Damien Carême : « Il n’est pas besoin d’opposer résidents et migrants »

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Alors que Robert Ménard dénonce l’arrivée des migrants dans sa ville, le maire EELV de Grande-Synthe (59), Damien Carême, est nominé pour l’élection du « meilleur maire du monde ». Pour avoir su, au contraire, exemplairement accueillir les migrants.

Regards. Lorsque vous avez appris que vous pourriez bien être désigné « meilleur maire du monde », quelle a été votre réaction ?

Damien Carême. J’ai été surpris bien évidemment Je ne connaissais pas même l’existence de ce « concours » organisé par la Fondation City Majors ! Pour tout dire, j’en ai été informé indirectement, par un journaliste d’Europe 1. Il faut préciser que le critère retenu, cette année, est celui de l’action envers les migrants. Sur l’instant, je me suis dis que l’action des maires de Lampedusa ou de Lesbos méritait bien plus que la mienne d’être saluée. Mais je suis fier, après coup, d’avoir été retenu sur cette liste de trente-deux élus.

Qu’est-ce qui a retenu l’attention de la Fondation City Majors ?

À Grande-Synthe, nous nous sommes retrouvés dans la situation de devoir apporter une solution au problème de l’existence d’un camp qui comptait 2.800 migrants. Or ce camp, l’hiver dernier, présentait des conditions d’accueil indignes. Le terrain sur lequel il était érigé était un véritable marécage dont il a fallu réorganiser le sol : le drainer, le couvrir de couches de pierres, etc. Et sur lequel nous avons tenus à édifier des cabanes en bois, en lieu et place des tentes exposées à toutes les intempéries. Et en effet, comment aurait-il été possible de laisser vivre plus longtemps trois cents enfants et femmes dans ces conditions intolérables, dangereuses aussi ? Je me suis tout simplement refusé à l’idée d’un mort sur ma commune.

« Les migrants ont pu souffler, retrouver des forces dans des conditions vivables, et songer à leurs projets et à leur avenir. »

Comment vous-y êtes vous pris ?

Comme l’État, que j’ai interpellé, s’est d’abord opposé cette initiative, nous nous sommes appuyés sur la force logistique de Médecins sans frontières, qui a également financé l’opération aux deux-tiers dans un premier temps. Il a fallu tout inventer. Comme nous ne disposions pas de normes de construction, ni de conseils de l’appareil d’État, nous nous sommes appuyés sur les normes établies par le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies. Le terrain réorganisé, la pâture marécageuse et l’amoncellement de tentes, les rats aussi, ont donc peu à peu laissé place aux cabanons. Mais ces cabanons, d’une surface de six mètres carrés, restent sommaires : les toilettes se trouvent à cinquante mètres, il faut encore en sortir pour prendre une douche, etc. Ne pas imaginer, donc, que ce sont des conditions d’accueil luxueuses ! Mais au moins sont-elles dignes d’une municipalité française. On trouve également un centre de santé, indispensable à la sécurité sanitaire des migrants, et par conséquent des habitants de la commune aussi. La France, pays de la déclaration des droits de l’homme, ne peut se contenter d’une déclaration, elle doit aussi, ici et maintenant, mettre ces droits à l’épreuve des faits.

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Quels ont été les résultats ?

Les migrants ont pu souffler, retrouver des forces dans des conditions vivables, et songer à leurs projets et à leur avenir. Et le nombre des migrants est passé de 2.800 à 1.330. Nous n’avons eu nul besoin d’instaurer de contrôle à l’entrée au moyen de barbelés, ou même de contrôle des empreintes digitales ou rétiniennes… En l’espace de trois mois, le nombre de migrants a régulièrement décru. Soit que, dans leur grande majorité, les migrants se soient organisés pour passer en Grande-Bretagne. Soit qu’ils aient pu effectuer les démarches nécessaires à l’obtention du droit d’asile. Nous n’avons même pas eu besoin de réguler le nombre des entrées.

« Chacun a compris que l’on pouvait restaurer la dignité des migrants sans pour autant abandonner la lutte pour l’emploi et un autre modèle de production. »

Comment la population de Grande-Synthe a-t-elle réagi ?

Le projet n’avait, de toute façon, pas de vocation à être pérenne à mes yeux. J’avais, en tête, les conditions indignes dans lesquelles les harkis avaient été accueillis et dispersés en France après l’indépendance de l’Algérie, et le rejet qu’ils avaient éprouvé. J’ai donc tenu à organiser une forme de pédagogie à travers la rédaction de six lettres détaillées, expliquant les limites du projet. Et, de fait, la population a très bien réagi. Ni pétition, ni manifestation. Notre commune connaît pourtant un taux de chômage touchant 24% de la population, et 33% de la population vit également sous le seuil de pauvreté, avec un revenu moyen de 800 euros. C’est une population qui a subi de plein fouet la récession, et l’effondrement du modèle productiviste, la désindustrialisation, etc. On aurait donc pu imaginer qu’une population déjà fragilisée se mobilise contre ce projet.

Et il n’y pas eu de protestations ?

Cela a été le contraire. Certains ont trouvé un emploi dans le cadre du projet, d’autres – près d’un millier – se sont mobilisés comme bénévoles. La scolarisation des enfants des migrants dans la commune a également joué un rôle déterminant : à travers les enfants, les familles ont appris à se connaître, à échanger leurs histoires respectives. Puis, chacun sait dans ma commune que je me bats pour l’emploi, pour que nul ne soit expulsé pour des loyers impayés. Bref, chacun a compris que l’on pouvait restaurer la dignité des migrants sans pour autant abandonner la lutte pour l’emploi et un autre modèle de production. Je me soucie du sort de chacun des habitants de cette commune : qu’il soient résidents ou de passage, comme les migrants. Il n’est pas besoin d’opposer résidents et migrants. Et les habitants y ont aussi trouvé une certaine fierté. J’ai tenu à associer au projet des chercheurs, anthropologues et sociologues. Ceux-ci ont notamment recueilli le témoignage d’un habitant fier d’être un habitant d’une « capitale de l’humanité »[[Grande-Synthe avait été désignée, en 2010, capitale française pour la biodiversité.]].

« Comment les thèses du FN pourraient-elles être combattues quand elles sont déjà au pouvoir ? »

Comprenez-vous que votre position puisse paraître insolite dans le climat actuel ?

Sans doute, mais n’est-ce pas plutôt la campagne présidentielle qui présente un caractère insolite ? Elle est dominée par les thèmes du FN, c’est l’évidence. Mais, à vrai dire, comment les thèses du FN pourraient-elles être combattues quand elles sont déjà au pouvoir, que les politiques menées au niveau national correspondent déjà à ces thèses ? Pourtant, je ne suis pas certain qu’au niveau local, pour peu que l’on propose aux habitants des projets pragmatiques et respectueux de la dignité de chacun, ces thèses soient majoritaires. Et, comme tout ce qui concerne en général l’écologie, je crois que le local est un enjeu majeur pour faire la démonstration de ces politiques alternatives. D’ailleurs, nombre d’élus locaux, quelle que soit leur sensibilité politique, finissent par s’y rallier, ne serait-ce que par réalisme.

On peut traiter de grands problèmes par le bas, en quelque sorte ?

Il ne suffit pas de prendre de grands décisions, même en matière écologique ; leur mise en œuvre ne peut être que locale, et c’est aux municipalités – on le voit bien également à Madrid, Barcelone – qu’appartiennent de réaliser concrètement notre avenir. Bernard Cazeneuve l’a bien compris, lorsqu’il a fini par, très courtoisement d’ailleurs, se rendre à Grande-Synthe pour signer une convention avec la commune. Et ce, même s’il était d’abord opposé à cette solution. De toute façon, la question actuelle des migrants n’est que l’amorce d’une question plus large, et à laquelle nous devrons, tôt ou tard, faire face : celle des migrations climatiques et, par conséquent, celle de nos rapports avec l’Afrique. Ce sont ces questions, avec l’avenir de notre modèle de production, qui devraient dominer les prochaines échéances électorales.

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