1936-2016 : pour ne pas enterrer le Front populaire

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Si l’année en cours en celle de la trahison, par un gouvernement « socialiste » des idéaux du Front pop, son héritage doit être cultivé. Une belle livraison de films, livres et expositions s’y attèle justement…

1936… Tout le monde se souvient de cette année horrible où la France allait s’enfoncer dans la nuit de la « Sociale ». Jusqu’à cette date, les saines relations sociales, le contrat individuel entre l’ouvrier et son patron, la négociation d’entreprise avaient porté la modernité industrielle, celle du chronomètre, des heures supplémentaires modestement rémunérées, de la durée du travail sans limite, de la flexibilité de l’emploi. Le patron décidait, l’ouvrier obéissait, le mécontent s’en allait : heureux temps que ceux-là…

En 1936, en quelques semaines, la France bascula dans le bolchevisme, l’étatisme échevelé, la dictature syndicale. On réduisit le temps de travail, on augmenta brutalement les salaires, on imposa la négociation par branche industrielle, on reconnut officiellement les syndicats et on décida de l’élection de délégués du personnel. Bref, les soviets étaient dans nos murs. Cerise sur le gâteau, on promut le droit à la paresse, en permettant aux salariés de s’adonner chaque année aux loisirs futiles, tout en étant payés. L’âge de bronze prenait la place de la douceur des Lumières. Aujourd’hui, heureusement, le pays redresse la tête, grâce à certains des héritiers heureusement repentis des criminels de 1936…

Trêve de plaisanterie. Le paradoxe est que le 80e anniversaire du triomphe du Front populaire coïncide avec l’abandon le plus déterminé de ce qui fut l’essence même de juin 1936 : le primat de la négociation collective de branche et de la loi sur le contrat individuel. Ce que le premier gouvernement socialiste de l’histoire française entérina en juin 1936 est défait en 2016 par un autre gouvernement qui se dit lui aussi socialiste.

Puisqu’on en est là et tant qu’il reste des congés payés, utilisons-les. Pour reconstituer notre force de lutte et pour réfléchir à une trajectoire.

Les films

Le meilleur moyen de s’instruire en se distrayant, c’est de regarder des images. Si vous voulez rester tranquillement chez vous, n’hésitez pas à acheter un DVD. En fait, il s’agit d’un triple DVD. Il nous est proposé par Ciné-Archives, la très efficace association qui gère le fonds d’archives cinématographiques du PCF. Les communistes des années trente se sont beaucoup intéressés au cinéma, dans lequel ils voyaient un formidable instrument de propagande et d’éducation populaire. Entre 1936 et 1938, le PC et la CGT commandent donc une série impressionnante de films, dont la confection est le plus souvent confiée à la coopérative cinématographique Ciné-Liberté.

Le premier DVD nous offre une version restaurée de La Vie est à nous, film de propagande réalisé au profit du PCF par Jean Renoir pour les élections législatives du printemps 1936. Le deuxième nous propose notamment un film de 1937, Le Temps des cerises : réalisée par Jean-Paul Dreyfus (Le Chanois), l’œuvre se présente comme la saga entremêlée de trois générations prolétaires et bourgeoises. Le troisième, enfin, regroupe plusieurs films syndicaux, dont un est consacré à l’épopée du travail cheminot (Sur les routes d’acier, 1938).

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L’ensemble regroupe au total seize films militants, égrenés entre 1935 et 1938. Le tout est accompagné d’un volumineux livret, rédigé par des spécialistes (D. Tartakowsky, B. Eisenschitz, E. Loné, P Delavie, V. Vignaux, S. Wolikow, P. Gallinari, T. Perron). Chaque DVD mêle les œuvres de fiction et les documentaires, sur des réunions internes du PC (le congrès d’Arles de 1937), sur des manifestations publiques (Breiz Nevez, la fête du PCF à Pont-L’abbé en 1938), mais aussi… sur la construction de la cathédrale de Chartres ou sur le 9e grand prix cycliste de l’Humanité en 1937.

Les expositions

Pour qui veut quitter le cocon domestique, trois expositions sont disponibles.
Pour celle de l’Hôtel de Ville de Paris, il ne faut pas trop tarder : elle ferme ses portes le 23 juillet. Il serait dommage de la manquer : elle regroupe des photographies des plus grands reporters de l’époque, Capa, Ronis, Cartier-Bresson, Doisneau, Kertész, sans compter les « piliers » de Regards (eh oui…), Marcel Cerf et Pierre Jamet. L’exposition est surabondante, traitant à la fois de l’actualité et du monde du travail, de la vie quotidienne et des grands moment nationaux. Qui plus est, elle est gratuite….

C’est le cas aussi de celle qui est consacrée Marcel Cerf, à la Médiathèque Marguerite Duras, dans le 20e arrondissement de Paris. Cerf, on l’a dit, fut en 1936-1937 un des photographes de Regards, avant de devenir l’un des meilleurs connaisseurs de la Commune de Paris. En flânant dans l’expo, on se rendra aisément compte que, si sa renommée n’égala pas celle des Capa et Cartier-Bresson, son talent l’écarta de la médiocrité.

On le retrouve d’ailleurs dans la troisième exposition, la plus ambitieuse et sans nul doute la plus réussie. Pour la voir, il faut aller un peu plus loin, mais dans un cadre banlieusard ravissant. L’exposition est visible jusqu’au 31 décembre, dans les locaux du musée de l’Histoire vivante à Montreuil, un musée lui-même créé en 1939, quand le Front populaire célébrait le 150e anniversaire de la Révolution française. La structure du parcours est thématique : dire la politique, faire de la politique ; le temps des réformes et des grèves ; le temps du repos : culture, sports et loisirs. À cela s’ajoute, ce que les concepteurs de l’exposition ont appelé les « grands oubliés » : la guerre d’Espagne, le vote des femmes, les questions coloniales, les procès de Moscou.

Rien d’essentiel n’est oublié : les montées au Mur des Fédérés de 1871, les Auberges de la Jeunesse, l’exposition universelle de 1937. Regards y a sa place de choix… On découvre ou redécouvre Cerf et Jamet, ainsi que France Demay, cet ouvrier, militant de la Fédération sportive et gymnique du travail, par ailleurs photographe amateur passionné, qui nous laisse un regard inédit sur le sport rouge et ouvrier des années trente. Le tout, bien sûr, est accompagné d’images mobiles et de son, de focus sur des sujets des plus variés et d’une chronologie bien utile.

Les livres

Une exposition, cela fait « vacances », mais… cela ne dispense pas de lire. Les ouvrages sur 36 ne manquent pas cette année, comme vous vous en êtes sans doute rendu compte. Nous n’en retiendrons ici que quatre.

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Didier Daeninckx, tout d’abord, a choisi 70 photographies de France Demay pour illustrer son Parfum de bonheur. L’image est mise en valeur par une fiction originale : en 1986, un journaliste narrateur interviewe une militante de la FSGT, Ginette Tiercelin, et évoque avec elle les congés payés, la découverte des pentes enneigées des Alpes et les Olympiades populaires de Barcelone de juillet 1936, le pendant progressiste des fameux JO de Berlin.

Plus érudit, Pascal Ory, spécialiste reconnu de l’histoire culturelle, nous plonge dans La belle illusion (la compression de La Belle équipe et de La Grande illusion), en nous faisant revivre la naissance de la « politique culturelle », du théâtre au CNRS, de l’Auberge de jeunesse à la télévision naissante, de Prévert au musée des Arts et traditions populaires. Gros volume que celui-là (plus de mille pages) : pas un livre de plage, mais on peut le lire à la fraîche…

Enfin, on ne se privera pas de d’absorber deux nouvelles synthèses sur la période du Front populaire, celles de Jean Vigreux et de Serge Wolikow. Choisir entre les deux ? Ce serait dommage. La première, publiée chez Taillandier, est plus volumineuse et plus globale aussi, vagabondant du politique au social et au culturel, fourmillant d’exemples concrets qui décentrent le regard vers le « bas », vers l’expérience quotidienne et militante, notamment dans un cadre provincial encore fortement ruralisé. La seconde, plus dense, est particulièrement fournie sur le monde communiste et nous offre une mise au point sur les connaissances les plus récentes à propos de l’environnement international, et notamment celui de l’Internationale communiste, dont Serge Wolikow est le grand spécialiste français. Les deux approches, de ce fait, se complètent davantage qu’elles ne se superposent. Lisez donc les deux livres… et vous manifesterez de plus belle à la rentrée.

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