Rossignol encore accrochée à sa branche

Il y a une semaine, Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, compara les musulmanes qui portent le foulard à des « nègres » favorables à leur condition d’esclave. Les voix se multiplient pour exiger sa démission.

Tout a commencé lors de l’émission « Bourdin direct » (RMC et BFMTV), mercredi 30 mars dernier. Le sujet abordé ? La mise en vente, par de grandes enseignes de la mode, de vêtements musulmans – du maillot de bain intégral au foulard. Laurence Rossignol y fait entendre son indignation : pareille entreprise tend à légitimer l’enfermement du corps des femmes. Le présentateur objecte pourtant que certaines d’entre elles « choisissent » de porter le voile ; la ministre rétorque : « Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent. Il y avait des nègres afri…, des nègres américains qui étaient pour l’esclavage ».

Tollé immédiat sur les réseaux sociaux : le mot d’ordre #RossignolDemission fleurit sur Twitter et une pétition interpelle François Hollande ainsi que le CSA afin d’exiger que la ministre soit « sanctionnée pour ses propos racistes ». Hawa N’Dongo, étudiante en master de Science politique, en est l’instigatrice – en date du 6 avril, la pétition affiche près de 34.000 signatures. « Quelle ironie pour un membre de ce même gouvernement qui a lancé la campagne #TousUnisContreLaHaine ! Y incluait-il le racisme de ses propres ministres ? », demande-t-elle.

Laurence Rossignol – liée à la création, en 1984, de l’association SOS Racisme – ne tarde pas à s’expliquer, sans toutefois trouver dans lesdits propos matière à excuses ou amendements : le terme « nègre » fait à ses yeux référence à l’un des chapitres du traité De l’esprit des lois, paru en 1748 sous la plume de Montesquieu. Il n’y a dès lors, jure-t-elle, « pas de provocation de [s]a part ni de volonté de choquer ». Une improbable ligne de défense. Passée plus inaperçue, quoique dans la même interview, la formule « franco-musulmans » employée par la ministre socialiste a de quoi déconcerter : on ne sache pas que « musulman » soit devenu une nationalité.

« Verdun sur les réseaux sociaux »

Si certains, comme Edwy Plenel ou l’historien François Durpaire, condamnent sans louvoyer la déclaration de Laurence Rossignol (« Comment oser dire ça, qui plus est dans un pays qui, lui-même, a pratiqué l’esclavage », lance le directeur de Mediapart), d’autres, à l’instar du Printemps républicain ou d’Élisabeth Badinter, déplorent un mot seulement « choquant » ou « malheureux ». Les précautions passées, le nouveau mouvement porté par le politologue Laurent Bouvet salue « le caractère juste et courageux du propos » et la présidente du conseil de surveillance de Publicis, également philosophe, assure que la ministre « a parfaitement raison sur le fond ». Autrement dit : sur la question du port du foulard et de son lien avec l’islamisme.

L’Obs trouve pour sa part cette sortie « inutile » mais ne manque pas, tout à sa sagesse, de s’interroger : « Méritait-elle pour autant tout ce qui a suivi. Verdun sur les réseaux sociaux. Une journée entière de schrapnel en rase-motte où on a tout vu passer, les ululements railleurs et les cris d’orfraie, du grand n’importe quoi en rafale, de l’instrumentalisation politique à foison et même des appels à la démission. » Et l’intervention de Jean-Luc Mélenchon de surprendre ou de scandaliser : il affirme que Laurence Rossignol, qu’il connaît personnellement, ne saurait être raciste ; il ne s’agit que d’une « erreur de vocabulaire ». Avant de compléter : « Refuser d’accabler quelqu’un par confort de situation, quand on sait la vérité par intime conviction, fusse au prix de la lutte contre ses propres amis, est une règle de vie morale »

« Racisme d’État »

Samedi 2 avril, porte de Versailles, à 15 heures. Une dizaine de personnes avance au pied de l’immeuble. Une demi-heure plus tard, on en dénombre environ soixante-dix. La présence policière s’accentue ; un cordon bloque l’accès au hall. Plusieurs associations et organisations militantes – la Brigade anti-négrophobie, Les Indivisibles, Cases Rebelles, Ferguson in Paris, le CRAN, etc. – ont appelé à cette manifestation : « Nous exigeons la démission de la ministre, dont les propos sont à la fois négrophobes, islamophobes et sexistes » Ils reprochent également à Jean-Jacques Bourdin son silence complice. Un membre de la Brigade anti-négrophobie s’empare d’un mégaphone et cible « le racisme d’État », qu’il tient à dissocier du peuple français et des individus qui le composent : il s’agit là d’un problème « structurel » et non simplement moral.

L’historien Claude Ribbe, auteur du Diable noir, s’élève avec vigueur contre l’idée que des esclaves noirs aient pu consentir à leur calvaire. La tension monte, tout de go, lorsqu’un agent de police se met à rire – un membre de la Brigade exige des explications ; deux agents lui donnent l’ordre de reculer ; un autre sort sa bombe lacrymogène. « Rossignol, démission ! », entend-on, scandé en chœur. La pression redescend – non sans humour, les manifestants feront même applaudir les forces de l’ordre pour leur retenue : personne n’a été interpellé. Une réussite, pour ces derniers : Jean-Jacques Bourdin en recevra deux d’entre eux pour un droit de réponse, en direct, le lundi 4 avril. Le lendemain, le parti Ensemble ! appellera à son tour à la démission de la ministre.

« Ce n’est pas un « dérapage » »

Nous interrogeons Almamy Kanouté, présent sur place et, par ailleurs, porte-parole du mouvement politique Émergence. « Cette affaire me rappelle celle de Guerlain, lorsqu’il a dit, en 2012, que les « nègres » n’ont sans doute jamais vraiment « travaillé ». C’est une nouvelle démonstration du racisme : l’usage de ce mot est peut-être inconscient de la part de Madame Rossignol, mais lorsque l’on appartient à un gouvernement, on doit faire attention au vocabulaire que l’on emploie – surtout lorsqu’il peut heurter une partie des Français. » Qu’a-t-il pensé de la justification de la ministre ? « Montesquieu ? Nous sommes en 2016. Sur la question de l’esclavage, la France a encore du mal à regarder son histoire en face : je comprends donc assez bien pourquoi ses propos n’ont pas provoqué d’émoi général au sein de la classe politique. Certaines voix, plus ou moins médiatiques, ont voulu s’abriter derrière la négritude revendiquée par Aimé Césaire : cela n’a rien à voir. Les tenants de cette pensée philosophique étaient légitimes. »

En plus du mot « nègre », Kanouté dénonce la comparaison historique qu’elle établit et le regard porté sur le foulard – comme s’il fallait, encore et toujours, nier à celles qui entendent s’en parer leur subjectivité, leur liberté et leur capacité autonome de réflexion. Il poursuit : « Tout le monde parle d’un « dérapage » : ce n’en est pourtant pas un. Rien ne sert d’éponger ses propos, comme le fait Jean-Luc Mélenchon, ou de mettre un peu d’eau dans ce concentré de racisme exprimé avec tant d’aisance. Imaginez qu’elle ait comparé le foulard aux détenus « volontaires » de camps de concentration ! Imaginez qu’une personnalité de droite ou d’extrême droite ait déclaré la même chose : toute la gauche bien-pensante aurait sauté sur l’occasion pour désigner « les méchants » ! » Et s’il refuse de faire de Laurence Rossignol un cas singulier, il estime toutefois que sa démission serait souhaitable – ne serait-ce que sur un plan « symbolique ».

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