Quel « socialiste » est Bernie Sanders ?

Désormais principal rival d’Hillary Clinton pour l’investiture démocrate, Bernie Sanders reste méconnu en France, où l’on préfère moquer Donald Trump que parler de ce radical qui bouleverse la politique américaine. Faisons les présentations.

Il est passé en quelques mois du statut d’underdog à celui d’outsider, au point de menacer sérieusement Hillary Clinton, face à laquelle il n’a « perdu » les caucus de l’Iowa qu’à la défaveur de tirages au sort. Sa levée de fonds a obtenu un succès tout aussi inattendu, et ses meetings rassemblent une vaste et fervente audience. Si Bernie Sanders reste derrière Clinton dans les intentions de vote nationales, et s’il doit prendre l’avantage sur elle auprès des minorités afro-américaines et hispaniques, les sondages le donnent vainqueur plus largement qu’elle face à Donald Trump, et vainqueur contrairement à elle face à Ted Cruz.

« Nous avons réussi ce que les élites politiques jugeaient impossible. Ne nous sous-estimez pas », a-t-il déclaré lundi. Certes, il ne bénéficie par des mêmes appuis que sa rivale au sein du Parti démocrate, et le pragmatisme pousse beaucoup de ses soutiens potentiels à soutenir la favorite. Mais l’Amérique aime les success stories et ses James Stewart : après Mr Smith, Mr Sanders goes to Washington ?

En attendant, que les primaires et les élections apportent une réponse à cette question, tâchons de répondre à celle-ci : qui es-tu, Bernie Sanders ?

Une vieille barbe qui rajeunit la politique

Comme Jeremy Corbyn (66 ans) au Royaume-Uni, Bernard Sanders (74 ans) opère un paradoxal renouvellement de sa classe politique nationale. Certes, c’est un vieux mâle blanc, mais il est d’extraction populaire (ses parents sont des juifs polonais arrivés à Brooklyn dans les années 20) et il a vécu de jobs ordinaires avant son entrée en politique. Surtout, cet austère aux cheveux ébouriffés, à la silhouette voûtée et aux costumes quelconques séduit la jeunesse : selon un sondage CNN, près de 85% des 17-29 ans qui ont participé aux caucus de l’Iowa ont voté pour lui. Et de tous les candidats, c’est lui dont la dynamique est la plus forte sur les réseaux sociaux.

Un électron libre

Il a derrière lui toute une carrière en politique, mais elle a commencé en bas de l’échelle : après un parcours de militant dans les années 60 et 70, pour les droits civiques notamment, et au sein de petites formations de gauche, il est élu en 1981 maire de la ville de Burlington (Vermont, 40.000 habitants), à la surprise générale, contre un candidat démocrate. Puis accède à la Chambre des représentants en 1990 en tant que candidat indépendant. C’est encore sans l’investiture du Parti démocrate (mais avec son soutien) qu’il conquiert son siège de sénateur en 2006. Il n’est toujours pas membre du parti dont il brigue l’investiture, et reste à ce jour le seul élu indépendant du Congrès. À noter aussi : il a voté contre les guerres en Irak de 1991 et 2003, et souhaite l’abolition de la peine de mort.

Un socialiste (fumeur de joints)

En ces temps de grande confusion sémantique sur « la gauche », voir une figure politique américaine majeure se déclarer ouvertement socialiste donne un peu le vertige. Jusqu’à récemment, le terme était encore utilisé aux États-Unis pour disqualifier tout « libéral » (au sens anglo-saxon) un peu trop partageux[[Pour le journaliste politique Jamelle Bouie, cité par Slate, « Sanders a rallié des millions de Démocrates à la bannière du « socialisme démocratique » (…) et réussi à faire passer le mot « socialiste » d’insulte à étiquette politique légitime », et il est d’ores et déjà « le premier socialiste en un siècle à construire un vrai mouvement de masse dans la politique américaine ».]]. Sanders, que Barack Obama a qualifié de « socialiste fumeur de joints », n’a jamais caché son admiration pour Eugene V. Debs, cinq fois candidat du Parti socialiste d’Amérique à l’élection présidentielle (1900, 1904, 1908, 1912 et 1920), la dernière fois depuis sa prison. Il est même assez écosocialiste, son programme incluant l’instauration d’une taxe carbone et le développement de l’énergie solaire, tandis qu’il refuse les financements de sa campagne par les compagnies pétrolières [[Sur le caractère écologiste de Sanders, lire l’article de Reporterre qui souligne aussi les limites de ses engagements en la matière.]].

Plutôt un social-démocrate, en vérité

Au sein du Parti démocrate, on le décrit plutôt comme un « démocrate progressiste » qui, au sein de l’aile gauche de la formation, reste légaliste puisqu’il « vote 98 % du temps avec les démocrates ». Quelque chose comme un authentique social-démocrate inspiré par la Suède d’Olof Palme : « Son combat porte sur la redistribution des richesses, non sur leur propriété ou leur contrôle », note Bhaskar Sunkara (Jacobin) pour le Monde diplomatique, ni sur la « propriété publique des moyens de production » en laquelle dit ne pas croire. En revanche, il milite pour une assurance santé publique et universelle, la séparation des banques de dépôt et d’affaires, le doublement du salaire minimum ou la gratuité de l’enseignement supérieur [[Lire l’article d’Alter Eco sur son programme économique.]]. Il se démarque fortement d’une Hillary Clinton qui affiche sa proximité avec le grand capital, à laquelle on reproche d’avoir touché 600.000 dollars en donnant trois conférences pour Goldman Sachs – dont le patron vient tout juste d’estimer que Sanders était « dangereux » [[Par ailleurs, Hillary Clinton est issue de la « troisième voie » promue par les « Nouveaux démocrates » pour répliquer à la révolution reaganienne (en lui collant le train).]].

Un révolutionnaire quand même

Du moins si l’on parle avec lui de « révolution politique ». « Si je me présente, c’est pour contribuer à former une coalition qui peut l’emporter, qui peut transformer la politique », déclarait-il à l’orée de sa candidature, en mars 2014. Dénoncer l’accaparement de la chose publique par une caste qui défend plus l’intérêt des puissants que ceux des citoyens lui permet de rencontrer un fort écho dans la société américaine – et de résonner avec un mouvement comme Podemos. Sanders donne voix aux « 99% » et rencontre un désir croissant d’alternative à la bipolarisation. « Il réhabilite l’idée selon laquelle l’Etat peut venir en aide aux défavorisés, pour peu qu’il s’appuie sur des mouvements sociaux capables d’instaurer un rapport de forces avec le pouvoir de l’argent », résume encore Bhaskar Sunkara. Aux États-Unis, c’est en soi une révolution.

Le gagnant d’une polarisation de la vie politique américaine

Même si les chances de voir Donald Trump emporter l’investiture républicaine ont décru, la popularité cet ultralibéral ultraréactionnaire est le signe d’une radicalisation dans son camp. L’antagonisme n’en est que plus frappant avec Bernie Sanders : quand le premier affiche ses obsessions xénophobes, le second axe son propos sur les inégalités, dont la conscience a progressé depuis la crise de 2008. La popularité de Sanders repose aussi sur un renouveau des mouvements sociaux qui a culminé avec Occupy Wall Street, mais s’est également exprimé ailleurs (grèves des enseignants et des employés de la restauration rapide, protestations massives contre les violences policières racistes, etc.), et même sur la gauchisation du Parti démocrate. Il a même réussi à encanailler Hillary Clinton qui, par exemple, a fini par dire son opposition au Traité transatlantique…

Question subsidiaire : a-t-il un rapport avec d’autres Bernie ?

Vaguement. On peut adapter les paroles de Bernie Bonvoisin, chanteur de Trust, pour lui prêter un « Antisocialiste, tu perds ton sang-froid ». Ou reprendre celles du personnage interprété par Albert Dupontel dans le film du même prénom: « Kenavo, les bouseux (du Midwest) »

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