Une victoire de Podemos contre le bipartisme

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Podemos a presque réussi son pari : si la formation ne se place pas devant les socialistes, et si le système résiste, l’hégémonie du duo PP-PSOE est mise à mal. Une nouvelle page de la politique espagnole s’ouvre, plus incertaine que jamais.

Les Espagnols ont voté ce dimanche 20 décembre et les résultats sont historiques. Le Partido popular (PP) de Mariano Rajoy est ridiculisé avec 28,7% des voix, soit 123 sièges. Le Parti socialiste (PSOE) humilié avec 22% des suffrages, soit 90 sièges. Vient ensuite le véritable gagnant, Podemos, qui obtient contre toutes les estimations sondagières 20,6% des votes, soit 69 sièges. Jamais un parti à gauche des socialistes n’avait été aussi fort.

Ciudadanos subit la surcote des sondages et ne parvient qu’à glaner 13,9% des voix, soit 40 sièges. Izquierda unida (IU) disparait avec 3,7% des suffrages, pour n’obtenir que deux élus. Restent 26 sièges que quelques partis régionaux se partagent. Tout ceci avec plus de 73% de participation.

Le bipartisme en déroute

Il fallait entendre, ce dimanche, les acteurs du vieux monde, les partisans de la « caste »: ils criaient victoire, comme si la médaille d’or suffisait en démocratie. Ils plaçaient Podemos quatrième, parce que Podemos seul est bien quatrième. Mais troisième avec ses alliés – des alliances conclues avant les élections, une idée incompréhensible pour certains. En témoignent les couleurs des fêtards dans les rues espagnoles cette nuit, où le violet était dominant. La médaille de bronze l’emporte bien.

Jamais le bipartisme PP-PSOE n’aura vécu une telle déroute. Les socialistes obtiennent le plus mauvais résultat de leur histoire. Le PP son plus mauvais résultat depuis 1989. Et même si l’on cumule leurs scores, jamais le bipartisme n’avait été si faible : 50,7% des suffrages. Un tiers des députés appartiennent à de nouveaux partis (Podemos et Ciudadanos). La situation espagnole est plus que claire : le bipartisme fait partie du passé. Place désormais à une tripartition dans laquelle chaque formation oscille autour des 20-25%, plus Ciudadanos juste en-dessous des 14%.

Podemos, la seule dynamique

La participation est en hausse là où Podemos avait déjà réalisé de bons résultats aux élections locales. Et le parti de Pablo Iglesias peut se targuer d’arriver en tête en Catalogne, au Pays Basque, en Asturies, ainsi que deuxième à Madrid (où le PSOE s’écroule à la quatrième position).

Ces bons résultats dans des communautés autonomes fortes s’expliquent. Par exemple en Catalogne : non seulement la droite indépendantiste s’effondre au profit de son homologue de gauche, mais l’appui de la maire de Barcelone, Ada Colau, ainsi que la promesse de reconnaître le droit à l’autodétermination ont pesé en faveur de Podemos. À cela il faut ajouter la belle mise en commun des forces de gauche progressistes qui, presque partout, ont associé partis régionaux et Podemos. Un front qui a même devancé les régionalistes dans les communautés où ils sont historiquement les plus forts.

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Seul Izquierda unida a cédé à l’égoïsme. Avec seulement deux élus, IU est désormais un parti sous respiration artificielle. Très rapidement hier soir, les espagnols faisaient leurs calculs. Avec les voix d’IU dans le même lot que Podemos, la gauche radicale n’aurait pas obtenu 71 élus (69+2), mais 85.

Le système résiste

Comme le dit Antonio Avendaño, journaliste à Publico, nous assistons à « la troisième mort de Franco » : « Après 1975 et 1982, maintenant meurt le système politique légué par le dictateur ». Pour autant, le système électoral persiste à avantager les deux grands partis. Podemos aurait même pu obtenir plus de voix que le PSOE sans pour autant avoir plus de sièges au Congrès.

Grâce à cette loi électorale complexe, le PP limite la casse en perdant pas loin de 4 millions d’électeurs par rapport à 2011. Le PSOE se paie même le luxe de surprendre par son « bon résultat » malgré sa perte de 1,6 millions de voix. Il faut dire qu’un élu coûte huit fois plus cher en voix à IU qu’au PP. On appelle cela une « démocratie représentative »…

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Mieux encore, au Sénat, où le système électoral est encore plus inéquitable, le PP conserve sa majorité. Un des seuls pouvoirs du Sénat étant le droit de véto sur le Congrès…

Une issue encore incertaine

Hier soir, c’était la première fois que les Espagnols partaient se coucher sans savoir le nom de leur premier ministre. Ils devront encore patienter un moment avant de connaître la véritable issue de ces élections, qui préludent à un nouveau système : celui des pactes. Et encore, ni le bloc de droite, ni le bloc de gauche n’a les moyens de former une majorité. La clé de ces élections pourrait être entre les mains des partis régionaux. Plusieurs options s’ouvrent alors :

– Une alliance PSOE-Podemos-IU-régionaux, dans laquelle on voit mal comment le soutien des régionaux à Podemos (auxquels il doit sa victoire) pourrait fonctionner sans la proposition du « droit à décider » de l’indépendance des communautés autonomes. Une idée que le PSOE rejette et rejettera.
– Une alliance PP-Cuidadanos-régionaux. Mais compte tenu des relations plus que dégradées entre Rajoy et les leaders régionaux, cela semble impensable.
– Une grande coalition PP-PSOE. Sans commentaire.

Pablo Iglesias a déjà mis ses conditions sur la table : réforme de la constitution, réforme du mode de scrutin, fin des expulsions de logement, renforcement des politiques sociales. Des « lignes rouges » déjà strictes pour les socialistes.

Après le Portugal, c’est l’Espagne qui ouvre la voie d’un renouveau politique. Le chemin sera long et sinueux, la destination est incertaine. Reste l’hypothèse du blocus total, qui mènerait droit à de nouvelles élections législatives, d’ici deux mois. Si Podemos se montre ferme et juste sur ses positions, cette impasse pourrait devenir une voie royale.

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