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La faute à Darwin, Vive la nation ! Débat sur la nation avec Yves Lacoste et Guy Sorman. Passé et avenir. En France et dans le monde.
Comment définir la nation ? Pour le géographe Yves Lacoste *, ” la définition habituelle de la nation comme une communauté d’êtres humains d’origine et d’histoire communes écarte un tiers ou plus de la population et la moitié des intellectuels. Or la culture française ne serait pas ce qu’elle est depuis le XVIIIe siècle sans l’apport des juifs ashkénazes, par exemple. Aussi je crois qu’il faut définir la nation en fonction de la langue. La référence à la langue devrait permettre que ceux d’origines diverses qui sont nés en France soient considérés comme des Français. La réflexion sur ce qui caractérise la nation a été très peu abordée par les historiens. Aujourd’hui, la seule façon de s’en sortir avec une définition simple et concrète, c’est la langue.” L’idéologue libéral Guy Sorman ** ne récuse pas le critère linguistique mais le considère comme insuffisant.” De nombreux francophones ne sont pas français. Une grande partie de l’économie est transnationale. La race ne veut rien dire. Quant à la culture, certains francophones sont de culture française…” Que reste-t-il alors à la nation ? ” C’est le lieu de la citoyenneté. Le dépassement par le bas, la région, ou par le haut, l’Europe ou l’ONU, pose le problème de la légitimité démocratique. L’Etat-nation est un contour artificiel qui n’est plus opérationnel sauf pour la politique. L’attachement des Français à l’Etat-nation s’explique notamment par la peur de ne plus pouvoir être citoyens. S’il reste un seul Etat-nation, ce sera la France.”
Avec la mondialisation, raison de plus pour parler de la nation, selon Yves Lacoste.” Il faut d’autant plus souligner l’actuelle démultiplication du nombre des Etats que l’économie de chacun d’eux, grands ou petits, n’a jamais été aussi dépendante des phénomènes économiques de mondialisation et des décisions d’un petit nombre de très grandes firmes qu’il faudrait appeler ” interétatiques ” plutôt que multinationales.” Pas si évident pour Guy Sorman qui vient de publier le Monde est ma tribu. La prolifération de l’Etat-nation est quantitative mais les Etats-nations nés de la décolonisation sont souvent en faillite et ceux issus de l’URSS ont un avenir incertain.” Les peuples semblent hésiter entre les différents étages d’organisation politique possible: clan, tribu, province, nation, Etat-nation, civilisation, mondialisation. Aujourd’hui, pour les Français, Etat et nation coïncident. Or il s’agit d’une création politique, d’un moment historique, transitoire et provisoire. Certes la tribu est une métaphore plus qu’une réalité. Dans les modes d’organisation des sociétés, le stade tribal met l’accent sur les rapports de parenté, les liens de sang. Ce qui est étonnant, c’est le retour du sentiment tribal en Europe en cette fin de siècle. Le Front national est la réinvention d’une tribu française qui n’existe pas, où le lien de sang serait plus important que l’acte de choisir une langue ou une citoyenneté. Ce mouvement de retribalisation touche les pays africains comme l’Europe ou même Israël. La tentation tribale est d’autant plus forte que l’Etat-nation est faible.”
Quel avenir ? Pour Guy Sorman, ” le menu institutionnel est pauvre, c’est l’Etat ou rien, il faudrait inventer des catégories nouvelles vers le bas ou vers le haut: l’Etat-nation est trop petit pour gérer l’économie devenue transnationale et trop grand pour gérer le local mais c’est le champ du politique et de la lan gue.” Pour Yves Lacoste, ” plus on élargit l’Europe, plus la vie politique va se trouver en porte à faux et plus on va donner du grain à moudre à ce que vous appelez le tribalisme.” Pour Guy Sorman, la réponse est à chercher dans le développement d’organisations communes (monnaie, mais aussi diplomatie, armée, parlement). Référence ultime, une hypothétique ” civilisation européenne ” à organiser sur le modèle de la ” civilisation américaine “…pour éviter l’américanisation, réalité actuelle de l’échelon mondial.
* Yves Lacoste est professeur de géographie à Paris-VIII.Il est fondateur et directeur de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote.
** Journaliste, enseignant, directeur de groupe de presse.Parmi ses douze ouvrages publiés, la Solution libérale, les Vrais Penseurs de notre temps, le Bonheur français.
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