Algérie

Voir aussi

Après Boumediene, la fracture La décennie 80 commence dans la répression et la mise au pas d’une société jeune initiée à la turbulence par la politique populiste d’un dictateur “progressiste”. Elle bascule à l’occasion de la révolte de 1988 dans un “infitah”, “ouverture”, bien amorcée mais encore sous haute surveillance.

Incontestablement, la période qui s’écoule de 1989 à 1991 est une période de profonds bouleversements: multiplication des associations à caractère politique et culturel, introduction de plus en plus importante d’outils médiatiques donnant accès à des manifestations culturelles inconnues jusqu’alors comme le marché de la cassette vidéo, la télévision par satellites, les concerts de pop musique et de raï, les meetings politiques ou associatifs et la prolifération des associations féminines (une vingtaine) qui se livrent à un activisme vitaliste jamais connu auparavant. La presse écrite suit immédiatement l’ouverture et des quotidiens font leur apparition, soit par le truchement de coopératives d’anciens journalistes, soit par des organes de partis politiques nouvellement constitués. De la dizaine de journaux – quotidiens et hebdomadaires confondus – du secteur public moribond, le champ médiatique du journalisme professionnel explose avec la création d’une trentaine de journaux privés portant le nombre total de supports à plus d’une cinquantaine. Les journaux de langue française se taillent la part du lion avec un tirage de loin le plus important. Un bilan dressé à la fin de 1992 à partir des créances de ces journaux fait apparaître le chiffre astronomique de plus d’une soixantaine d’imprimeurs qui tous, à un degré ou un autre, parasitent l’Etat et ne paient pas leurs charges.

Champ médiatique, structures du culte, projets de syndicats et groupes de travail

Une campagne de sensibilisation auprès de l’opinion nationale et internationale va accréditer ce qu’ils appellent censure et limitation du droit d’expression. Seule, la presse d’opinion islamiste fonctionne alors dans une quasi-autonomie de financement et de gestion. C’est dire si le journalisme dans une période aussi critique présente un paradoxe: autonomie et liberté pour la presse islamiste et dépendance de la presse démocratique aussi bien publique que privée vis à vis des institutions de l’Etat. Autre secteur dans lequel se fait l’opinion: celui des structures du culte. A la fin de la décennie 80, plus de dix mille mosquées existent en Algérie dont les quatre cinquièmes ne sont pas achevées – il s’agit d’une véritable stratégie juridique pour empêcher l’Etat de mettre la main sur ces lieux publics et en laisser la gestion à la discrétion des groupes activistes. Elles servent de lieu de culte, de lieux de rassemblement et de propagande et même de centres d’état civil pour enregistrer les actes relevant de la seule compétence et autorité de l’Etat: mariages, décès, naissances, etc. Elles passeront à plus de quatorze mille en 1996, selon le chiffre officiel du ministère des Affaires religieuses. Bien plus, comme pour répondre à la déferlante démocratique qui a immédiatement suivi le soulèvement populaire de 1988, les mosquées conquièrent de force la rue transformée en lieu de prière, et surtout, de démonstration de rapports de force avec l’Etat algérien en décomposition, miné par les luttes autour de l’accaparement de la rente. Manoeuvre très habile pour discréditer l’Etat et pour prouver que la société n’est plus gérable autrement que par la force du rassemblement et de l’intimidation. Cependant les bibliothèques municipales ferment leurs portes faute de crédits et d’encadrement, ainsi que les salles de cinéma et de spectacles comme les théâtres, les cercles de jeux, les cafés et surtout les bistrots, voire certains restaurants, plus particulièrement ceux des propriétaires qui refusaient de payer la dîme ou le ” parrainage racket ” (aussi bien islamiste que surtout mafieux). Contre ces démonstrations de force et d’intimidation, il ne reste plus aux courants démocratiques divers et divisés qu’à organiser des marches de protestation. Nombre d’entre elles seront souvent harcelées aussi bien par les autorités qui les craignent que par les partisans des défilés paramilitaires très structurés du Front islamiste regroupant la mouvance, toutes tendances confondues. Des bandes de nervis sont lancées contre les marches pacifistes des démocrates. Nombre d’entre elles sont troublées par de graves incidents. Sur un autre front, la résistance s’organise dans les structures de l’appareil syndical toujours unique de l’UGTA. Dans les universités des regroupements d’intellectuels se forment autour de projets de syndicats autonomes et indépendants (comme les collectifs de coordination) et des groupes de travail dans de nombreux instituts animent des journées d’études contre le fascisme et l’intégrisme. C’est le cas du comité national contre la torture créé en 1988 (CNCT) qui à ce jour encore n’a toujours pas reçu son agrément, et dont la plupart des membres fondateurs se sont exilés.

Des soutiens financiers importants de l’extérieur pour la classe politique islamiste

De leur côté, les juristes et les avocats constituent avec des intellectuels des ligues des droits de l’Homme (il y en aura trois) et une section algérienne d’Amnesty international. Cependant, la présidence de la République crée plus tard des observatoires dont celui des droits de l’Homme, de la solidarité nationale, etc. De son côté, l’opposition démocratique initie des forums et des assises d’états généraux (FFS, RCD, Ettahadi, etc.) sans lieux de débats alors que les plus petits partis de la mouvance islamiste bénéficient de soutiens financiers importants, souvent occultes comme le révélera la crise irakienne en 1991, occasion d’un grand ballet de la classe politique intégriste entre les capitales des frères ennemis (Arabie saoudite, Iran, pays du Golfe, etc.). Sur le plan étroitement culturel, cette fin de décennie 80 est marquée par la perte cruelle de deux des plus prestigieux hommes de lettres algériens incarnant la revendication démocratique et la justice sociale. Mouloud Mammeri meurt dans un accident de voiture en mars 1989. Kateb Yacine décède à l’étranger des suites d’une longue et terrible maladie. Il avait été le premier inscrit sur les listes assassines de l’islamisme radical, ciblée par une ” fatwa ” du propagandiste fondamentaliste égyptien Ghazali. Kateb avait déjà quitté le pays dès 1986, pressentant, comme à son habitude, les tragédies à venir. N’était-il pas ce poète prophète qui avait écrit dès 1957 à propos de l’Algérie: ” … Dans ce pays de malheur où tous les dix ans le sang coule à flot ” ? Et le sang se mit à couler à torrents ! .

* Universitaire.

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *