Dans son dernier ouvrage, L’insaisissable histoire de la psychanalyse, Sabine Prokhoris interroge la manière dont la psychanalyse a fait histoire, et l’appelle à retrouver une énergie critique.
La cause est désormais entendue. Lors des débats autour de la parité, du vote du Pacs, puis du Mariage pour Tous, la psychanalyse, dans son versant dominant et institutionnel, a joué un rôle déterminant. Celui d’une sorte de socle idéologique sur lequel réactionnaires et conservateurs de tous bords se sont appuyés pour sacraliser la « différence des sexes », déplorer la « dévirilisation » de la société, invalider les revendications féministes et homosexuelles.
Bien entendu, il y eut bien, ça et là, quelques psychanalystes pour prêcher une position de « tolérance ». Mais précisément, c’est ce mot même de « tolérance » – « mot hautain », pourrait dire Sabine Prokhoris – qui pose problème. Que dit-il, sinon une prise de position condescendante ? De surplomb ? Et surtout, que nous dit-il de la psychanalyse elle-même ? Sinon qu’elle entend, dans ce cas, prendre des positions avancées dans l’espace public. Mais non, à partir des questions qui émergent dans l’espace public ou dans la cure elle-même, se renouveler au contact de celles-ci, et remanier, de manière critique, son dispositif théorique.
D’abord une expérience anonyme et collective
C’est là, précisément, le projet de Sabine Prokhoris : une histoire critique de la psychanalyse. La psychanalyse ne saurait, en effet, énoncer des positions, aussi ouvertes soient-elles, sans, en même temps, transformer son cadre théorique, interroger son histoire et la place de l’histoire dans la psychanalyse. Et certes, Sabine Prokhoris le reconnaît, il serait difficile de restituer ce que la psychanalyse, depuis maintenant un siècle, a pu produire comme expérience chez tous ceux qui l’ont traversés. Mais il est évident qu’en pratique, au-delà des théories et des prises de positions publiques, un nombre désormais incalculable d’anonymes, comme d’écrivains, d’artistes, etc., ont été transformés par la psychanalyse. Tout comme la psychanalyse, qu’elle le veuille ou non, a, en pratique, dans l’intimité de la cure, été transformée au contact de leur expérience.
Il fallait donc écrire une histoire de la psychanalyse qui soit tout sauf une histoire des grands hommes, ou des grands courants qui se sont affrontés en son sein – une « histoire hollywoodienne » de la psychanalyse, à la manière d’Elisabeth Roudinesco. Il fallait, au contraire, penser une histoire de cette expérience anonyme et collective : c’est-à-dire une histoire des « effets » sociaux, culturels, de la psychanalyse sur nos manières quotidiennes de penser, de vivre, de parler. C’est que, pour Sabine Prokhoris, il n’y a pas moins de psychanalyse dans la parole d’un patient, d’un écrivain ou d’un chorégraphe, que dans un article de Lacan, ou un débat entre psychanalystes.
L’égalité entre l’analyste et l’analysant
Et, en effet, rappelle Sabine Prokhoris, il faut toujours reconsidérer ce qui reste la règle fondamentale de la psychanalyse énoncée par Freud, et qui est tout le contraire d’une norme : l’expérience de l’égalité entre l’analyste et l’analysant (entre l’écoute du psychanalyste, qui se doit d’être neutre, et la parole associative, et libre à cette seule condition, du patient). Autant dire que, pour Sabine Prokhoris, il ne s’agit pas de revenir à Freud, mais de faire revenir la puissance subversive de Freud. Dès lors, il convient de mettre entre parenthèses les artefacts et constructions théoriques qu’à pu produire le discours psychanalytique (surmoi, castration, Œdipe, ordre symbolique, différence des sexes, etc.) – artefacts et normes dont Freud doutait pour lui-même, quand il n’hésitait pas, on le sait, à les remanier et les renier.
Pour revenir à cette parole libre et associative qui, dans les discours des patients, un livre de Virginia Woolf ou de Pierre Guyotat, un spectacle de Maguy Marin, témoigne d’une expérience inséparablement onirique et historique. Qu’on pense, par exemple, aux rêveries féministes et sociales de Virginia Woolf, aux cauchemars que dépeint Guyotat, et qu’on ne saurait dissocier, les unes de la Grande guerre, les autres de la Guerre d’Algérie. Dans tous les cas, l’analyse ne saurait faire l’économie de l’historicité du sujet dans la « cure en parlant », qu’elle soit celle d’un patient ou d’un écrivain. Bref, il en va, pour Sabine Prokhoris, d’une parole « épique » dans laquelle un sujet reformule son histoire pour en conjurer, repenser, énoncer autrement les traumatismes et les blessures, indissociablement individuelles et collectives.
Et, si Sabine Prokhoris donne une place aussi centrale à L’interprétation des rêves de Freud dans cette histoire, c’est bien que la psychanalyse, si elle doit encore avoir un avenir, doit justement nous réapprendre à « rêver » : c’est-à-dire à librement réélaborer nos vies, nos manières de les penser et d’en parler.



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