Avec son nouveau roman Les hommes tremblent, Mathieu Lindon place, dans le hall d’un immeuble qui pourrait être le nôtre, un SDF sarcastique qui nous renvoie à la peur du déclassement, et confronte avec humour sa misère à notre indifférence.
Mathieu Lindon, qui reçut le Prix Médicis en 2011 pour son magnifique et très intime Ce qu’aimer veut dire, signe avec son nouveau roman intitulé Les hommes tremblent un retour à la chronique sociale. Un roman qui tourne autour de la figure de Martin, un SDF qui occupe le hall d’un immeuble des plus ordinaires, et révèle, avec un humour stupéfiant, notre rapport, plus ou moins conscient, plus ou moins sincère, à ce phénomène social devenu tristement banal.
Regards. Pourquoi s’être intéressé à la question des SDF, et avoir choisi ce titre : « Les hommes tremblent » ?
Mathieu Lindon. C’est un thème que j’avais déjà traité dans mon roman Chez qui habitons-nous ?. Cela faisait longtemps, aussi, que j’avais envie d’écrire quelque chose autour d’un homme qui « tremble ». Le trouble autour de ce mot s’est concrétisé pour moi un jour où j’avais quarante degrés de fièvre ; j’étais dans mon lit, et je me suis décidé. La fièvre, comme la drogue, donne des idées et une forme de courage. J’ai tout de suite eu l’idée du début et de la fin, et du titre, ce qui est rare chez moi. Mon idée de départ était qu’on ne sache pas si cet homme auquel je pensais – Martin, un SDF – « tremble » en raison d’une maladie, de l’alcool, de la faim ou du froid. J’ai donc délibérément laissé ce mot dans une certaine équivoque, qui est celle-là même qui s’empare de nous lorsque nous croisons un SDF, et nous inquiète, nous angoisse, plutôt qu’elle ne nous conduit à lui porter secours comme on pourrait le faire spontanément. Pour revenir, par ailleurs, sur cette expression si française, « sans domicile fixe », l’adjectif, ici, me semble tout à fait inutile ; la question n’est pas là, puisque Martin est d’abord sans domicile. C’est tout à fait étrange, cet adjectif ! Du reste, dans le roman, Martin finit par trouver un domicile, ou plutôt en occuper un : le hall d’un immeuble, même si ce hall est tout sauf confortable. Même s’il est indigne au regard de ce qu’on appelle ordinairement « domicile ».
« L’indifférence, c’est malheureusement souvent le seul moyen de s’en tirer. N’être ni solidaire, ni hostile face à cette réalité abominable et banale »
À quoi ressemble cet immeuble dont Martin occupe le hall ? À la France d’aujourd’hui ?
C’est un immeuble banal, qui ressemble aux immeubles que j’ai habités depuis une trentaine d’années, un immeuble d’un quartier qui, de toute évidence, n’est ni riche ni misérable. Avec également, pour habitants, des handicapés, des Noirs et des Arabes : ça arrive fréquemment dans des immeubles aujourd’hui, non ? (il sourit). C’est quelque chose de tout à fait ordinaire, tout comme être confronté à un SDF dans la rue est quelque chose de banal et de fréquent même si, ces dernières années, la situation s’est à l’évidence aggravée. En ce sens, bien sûr, c’est un roman contemporain : le retour de la misère visible et spectaculaire n’est évidement pas étranger au fait que ce roman sorte aujourd’hui. Personne ne peut plus nier que cette misère est redevenue d’une banalité absolue, malheureusement. Et c’est ce qui m’intéresse aussi : qu’à de rares exceptions près, chacun trouve ce phénomène horrible, éprouve une compassion immédiate, sans trop savoir que faire, sinon donner de l’argent à des associations. Mais, aussi indigné soit-on, peu d’entre nous songent à offrir leur propre lit, ou à faire monter un SDF dans leur salle de bains.
Vous le déplorez ?
Ce n’est pas un jugement de valeur : je ne connais personne qui le fasse, moi le premier. Je ne me place évidemment pas dans la position de donneur de leçons. Ce qui m’intéresse, et m’amuse aussi – c’est un élément central de mon travail depuis Le Procès de Jean-Marie Le Pen –, c’est de mettre à jour le système de pensée inconscient, les failles de raisonnement qui nous amènent à nous conduire d’une façon plutôt que d’une autre, quitte à se conduire autrement qu’on ne le pense ou qu’on ne veut bien le dire. La question des manières de pensée est, ici, plus que jamais au cœur du livre : si on se conduisait logiquement, fidèlement par rapport à ce que l’on pense, que devrait-on faire ? Et comment dément-on sa propre logique ? L’indifférence, c’est malheureusement souvent le seul moyen de s’en tirer, de se tirer de cette contradiction si l’on peut dire. N’être ni solidaire, ni hostile face à cette réalité abominable et banale. J’ai le sentiment que c’est en vérité ce que tout le monde cherche, parvenir à être indifférent.
« Tout se passe comme si Martin représentait un risque de contagion pour tous les habitants de l’immeuble »
Vous semblez rechercher une forme de lucidité, mais qui n’exclut pas, dans votre roman, une forme d’humour…
Ce roman est né d’un malaise : on peut voir dans l’humour une manière de résoudre le malaise, ou dans le malaise, un signe de l’humour propre à la situation. Mais le malaise, ici, était si vivace que l’humour apparaît plus nettement que dans certains de mes livres. Les lecteurs sont enchantés de se précipiter dans l’humour plutôt que d’affronter le malaise. Tout se passe dans le livre comme si Martin représentait un risque de contagion pour tous les habitants de l’immeuble. Et comme si lui-même ne désirait rien tant, par son esprit sarcastique, qu’entraîner les voisins dans sa propre situation de déclassement, faire affleurer la réalité sociale. D’où sa joie mauvaise, et qui peut-être drôle, par exemple lorsque l’un des voisins se retrouve au chômage…
Le personnage agit comme un miroir ou un révélateur pour les habitants de l’immeuble ?
Je ne sais si Martin est le révélateur de l’angoisse et de la vérité de la société tout entière, mais il est certain qu’il prospère et assoit son pouvoir sur la peur de tous d’être déclassés. C’est en ce sens que l’humour est une arme, une manière, pour Martin, de pouvoir prétendre parler d’égal à égal comme il le déclare. Ça m’a intéressé chez ce personnage : pas tant son ironie que son agressivité verbale, pleine d’esprit. C’est une manière de signifier aux voisins qu’eux aussi peuvent retomber, comme il le dit, le bec dans l’eau ; lui-même n’est jamais que là où tous pourraient tomber, c’est-à-dire à terre, au sol. Car lui-même (c’est ce qui fait qu’il est si sarcastique et insupportable) voudrait bien entendu pouvoir monter au niveau des autres mais, si ça ne marche pas, il préfère encore que tous chutent ou craignent de le faire.
Est-ce lié au choix, dans ce roman, du style indirect ?
Je n’emploie jamais le « on » dans le livre, à part dans les dialogues. Alors que lecteur pourrait avoir tendance à penser que la voix qui s’exprime dans le livre ne cesse de dire « on », elle ne le dit pas une seule fois. La provenance de la narration reste indéfinissable, au sens où elle représente, si l’on peut dire, la majorité changeante de l’immeuble, des alliances de divers ordres (les locataires contre les propriétaires, les Blancs contre les Arabes ou les Noirs, etc.), bien que tout ce petit monde, ensemble, s’accorde à vouloir expulser Martin. Non seulement parce qu’il occupe le hall et dégrade la valeur de l’immeuble, mais aussi – surtout, peut être – parce qu’il finit par mieux connaître la vie de l’immeuble que ses habitants, qu’il révèle les mécanismes selon lesquels nous nous conduisons et vivons tous, si bien que ce qui fait aventure, dans le roman, c’est le plus banal, les pensées de derrière, les petites lâchetés, les hypocrisies. Et c’est bien pourquoi les voisins, outre son caractère et son humour insupportables, rêvent de se débarrasser de lui. Se débarrasser de lui signifierait aussi se débarrasser de leurs propres problèmes, du désordre de leur mauvaise conscience. Le SDF, comme le personnage de Charlot – Martin finira par quitter la scène, comme Charlot avec sa petite canne ou son petit baluchon – est celui qui se heurte autant à l’ordre établi qu’au désordre établi. Et les révèle, à défaut de pouvoir les changer ou les transformer.



Laisser un commentaire