Pulvar-Tapie : contre la confusion du psychologique et du politique

La « psychologisation », devenue une véritable technique de communication du personnel politique, a envahi les plateaux de télévision. Analyse d’un phénomène dont l’interview de Bernard Tapie par Audrey Pulvar, dimanche dernier, pourrait bien signer la fin.

C’est Pierre Bourdieu qui remarquait qu’à la télévision, la forme, le rythme, le ton surtout d’un discours importait parfois plus que son contenu. En ce sens, dimanche dernier, si microscopique que puisse paraître l’événement, l’interview de Bernard Tapie par Audrey Pulvar a fonctionné comme un « révélateur » des stratégies de communication compassionnelles qui, depuis le trop fameux « Vous n’avez pas le monopole du cœur » de Giscard d’Estaing, informe le discours des hommes et des femmes politiques et, à vrai dire, permet de masquer la réalité, le sens profond de leurs positions et prises de position politiques à la télévision.

Échanges pathétiques

On ne manquerait pas d’exemples pour décrire cette mise en forme psychologique du discours politique, devenue une véritable technique de communication – soit qu’elle cherche à déstabiliser l’adversaire, soit qu’elle vise à dissimuler l’enjeu proprement politique des questions soulevées. L’on peut considérer que le débat de l’entre-deux tours de la présidentielle de 2007, entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, reste à cet égard un sommet. Il suffit de se souvenir comment Nicolas Sarkozy tenta alors, pour éviter de répondre à l’une des questions soulevées (le financement des retraites) de déstabiliser Ségolène Royal en instrumentalisant ses divergences avec François Hollande (dont il était évidemment bien placé pour savoir, comme ancien ministre de l’Intérieur, qu’elles n’étaient pas seulement politiques). Ou encore, de rappeler les échanges pathétiques, malheureusement restés célèbres, entre les deux candidats autour de la question, pourtant sérieuse et légitime, des handicapés (voir les vidéos ci-dessous).

Il faut se souvenir, également, comment, à l’été 2008, le même Nicolas Sarkozy, devenu président de la République, parvint à refouler le sens profond des questions d’Audrey Pulvar sur la question de l’immigration. Malgré de multiples relances de la journaliste, portant sur la possibilité et les conséquences d’une politique d’expulsions massives des sans-papiers, Sarkozy, sur le ton larmoyant qu’on lui connaît, invoquait alors son sens de l’humanité, son « cœur » – « à gauche », osa-t-il déclarer. Au regard de cet échange pourtant musclé, comme aiment à le dire les journalistes de télévision, il apparaissait que les techniques classiques de l’interview politique (relance, reformulation rationnelle de la question) échouaient à mettre en péril un discours prenant son point d’appui dans une forme de mise en scène de la psychologie (forcément sensible, compatissante) d’un homme politique, dès lors devenu intouchable (voir la vidéo ci-dessous).

« On n’est pas dans un cabinet de psychanalyse »

Et pourtant. Dimanche dernier, alors que l’on pouvait craindre le pire, puisque inénarrable Bernard Tapie était l’invité des plateaux d’i-Télé, le journalisme politique semble avoir retrouvé quelques lettres de noblesse. Alors qu’Audrey Pulvar interrogeait Bernard Tapie sur les conflits d’intérêt, les affaires judiciaires qui menacent son avenir politique, ce dernier ne manqua pas, comme Nicolas Sarkozy, d’user des mêmes techniques de communication éprouvées. En tentant d’abord de déstabiliser la journaliste (en faisant allusion à ses liens passés avec Arnaud Montebourg), en se présentant sous un jour victimaire enfin, multipliant les confidences sur son supposé malheur personnel. Et c’est alors que fusa, après de vaines tentatives de relance, la réplique admirable d’Audrey Pulvar, visiblement excédée mais déterminée : « On n’est pas dans un cabinet de psychanalyse ici. Je ne suis pas psychanalyste. Je ne suis pas là pour écouter vos confidences » (voir la vidéo ci-dessous).

Arbitrage : Bernard Tapie refuse de répondre aux questions d?Aud – 18h Politique

 

C’était rompre, bien sûr, avec les bienséances qui tendent à respecter, mais aussi légitimer l’usage et l’importation de la psychologie dans le discours politique. Et c’est la remarque que se devrait d’adresser, aujourd’hui, tout journaliste politique digne de ce nom, chaque fois qu’un homme ou une femme politique tente d’importer, ou d’imposer un cadre psychologique dans une discussion politique. Non qu’il faille dénoncer, comme on l’entend souvent, la confusion entre privé et public qui est, en fait, un problème-écran. En effet, les mouvements féministes, homosexuels, nous ont appris que le privé pouvait être aussi le plus public pour peu, précisément, que le privé relève d’un processus de politisation, qui arrache des problèmes qui pouvaient paraître individuels à la sphère de l’intime, et les réinscrive dans un cadre collectif et politique. Quand, au contraire, la confusion du psychologique et du politique tend à réduire des problèmes publics à des questionnements et des tourments individuels, et donc à dépolitiser le discours politique lui-même.

Pour suivre la remarque d’Audrey Pulvar (peu importe qu’elle ait été réfléchie ou spontanée), la psychanalyse – en l’espèce, il s’agit souvent d’une psychologie de bazar – ne devrait donc jamais quitter les lieux où elle a seule une place légitime : dans les cabinets des praticiens, ou dans les livres savants et critiques (pour peu, donc, qu’ils contribuent à réinventer notre perception collective de nous-mêmes). Mais il est certain désormais, démonstration en est faite au-delà du coup d’éclat salvateur d’Audrey Pulvar, que la psychologie, ou même la psychanalyse, n’ont pas, ne devraient plus avoir leur place sur les plateaux de télévision, encore moins dans les interviews politiques.

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