Le plug de McCarthy rend la Monnaie à Courbet

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Saccagé dans la nuit de vendredi, le Tree – œuvre de l’artiste américain Paul McCarthy installée place Vendôme – a eu une vie très courte. Mais au-delà du scandale, ce geste artistique parfaitement maîtrisé aura connu un vrai destin.

L’artiste américain Paul McCarthy érige jeudi dernier une sculpture monumentale intitulée Tree place Vendôme. Haute de vingt-cinq mètres, en plastique vert, cette œuvre gonflable est une œuvre abstraite. Elle prend l’allure d’un sapin ou d’un plug anal gigantesque, selon son imagination.

Paul McCarthy, maître de la provocation gonflable

La FIAC 2014 (Foire internationale d’art contemporain de Paris) invite l’artiste provocateur Paul McCarthy. Elle sait exactement ce qu’elle fait en lui proposant d’investir la place Vendôme, aujourd’hui la place forte des groupes réactionnaires qui ont fait le Printemps français. Impossible d’imaginer qu’à soixante-neuf ans, il allait faire dans la demi-mesure. Paul McCarthy n’en est pas à son premier geste corrosif dans l’espace public : il dépose un saint Nicolas portant un long godemiché en plastique noir à Amsterdam, une pile d’excréments pour l’exposition Inflation ! de Hong-Kong, des cochons qui batifolent sur les pelouses proprettes des jardins de l’Université d’Utrecht.

Paul McCarthy assume une filiation avec Brâncuși et plus particulièrement ses œuvres sexuellement ambiguës. Devant l’érection du Tree à Paris, jeudi dernier, les réactions du Printemps français via Twitter ont été immédiates : « La place Vendôme est défigurée. Paris est humilié ».

Pénétrer un espace public sans vagin, ni trou de balle

Au beau milieu de la place Vendôme se trouve un des symboles phalliques omniprésents dans l’espace urbain : l’imposante colonne Vendôme coiffée de la statut de Napoléon. Par moment, au cours de l’histoire, un artiste désigne le fait établi que dans nos rues, phallus partout, vagin nul part. Gustave Coubet est de ceux-là. Élu de la Commune de Paris, il lance une pétition pour que la colonne Vendôme, phare de l’impérialisme, soit déboulonnée et que les matériaux soient transbahutés à plat à l’Hôtel de la Monnaie. La colonne sera détruite par les communards. Le peintre est condamné à la faire relever à ses propres frais, mais incapable de faire face à ses dettes, il s’échappe en Suisse et meurt en 1877.

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Son tableau L’Origine du monde, peint en 1866, est exposé tranquillement à l’intérieur du musée d’Orsay ; mais il est par contre censuré dans ce nouvel espace public qu’est Facebook. Et qu’en serait-il d’un trou du cul ? Il est fort à parier que si Courbet vivait aujourd’hui, il se serait préoccupé de combler ce déficit d’image. En 2014, McCarthy relance le débat des représentations à Paris et il n’y va pas de main morte. Il installe son plug anal en plastique vert juste à côté du gros sexe napoléonien en bronze. La grande colonne est en pleine restauration. Pour cacher son lustrage à nos yeux chastes, elle est recouverte d’une protection très chic.

Le renversement des représentations

Si le Tree de McCarthy a un succès aussi large, s’il alimente autant les médias et les discussions, c’est parce bien qu’il pointe du doigt sur une bouleversante modernité un peu plus complexe qu’il n’y paraît. Dans ce monde à la fois pudibond et ultra-sexué, le geste de McCarthy court-circuite le flux incessant des images, à trois bandes.

1. Il l’intitule Tree en référence au sapin de Noël. Le sapin est un pilier de la fête catholique de Noël, mais un pilier faible, entré tardivement dans les usages familiaux. Cette fête populaire, aujourd’hui vide de sens spirituel, est devenue une ode à la consommation. McCarthy plante son Tree pop au beau milieu des enseignes de luxe de la place Vendôme. Il provoque par truchement quasi-classique en art contemporain.

2. En jouant sur l’ambiguïté de la forme du Tree, McCarthy impose à l’œil un jouet sexuel. Qui n’y a pas pensé, ne vit pas en 2014. Un autre, à une autre époque, aurait mis une boîte de conserve. McCarthy prend acte de l’arrivée en masse des sextoys dans les mœurs. Le gode est populaire, un point c’est tout.

3. Il renverse nos représentations. Le plug de McCarthy est un sextoy à usage précis : anal. Il s’agit donc d’un jouet utilisable par les hommes comme par les femmes, homos comme hétéros. Le Tree de McCarthy lance à la face du Printemps français qu’une sexualité amusante et à égalité – y compris dans l’acte de pénétration – est bien actuelle. Elle transcende les symboles phalliques. Extrêmement partagée et détournée sur les réseaux sociaux, cette œuvre anale est entrée très verticalement dans nos images mentales. Parions qu’un éditeur de sextoys a d’ores et déjà lancé la duplication de plugs verts en vue d’inonder le marché français à Noël.

Une armée de sextoys en embuscade

McCarthy contrôle, dans le détail, tout ce qui se passe autour de l’affaire de son œuvre et il amplifie son imprégnation dans la société. L’aboutissement d’un geste artistique subversif est la répression. Plus elle est grande, plus elle renforce la puissance de l’acte artistique. McCarthy l’oriente exactement là où elle doit s’exprimer : chez les réacs. Alors que le Printemps français agite du vent, McCarthy se tait. La parole est aux tenants de la culture de l’État : Bruno Julliard, Fleur Pellerin, François Hollande s’empressent de s’indigner. L’un après l’autre, ils légitiment le sextoy géant et vert de la place Vendôme.

Courbet a été condamné par la justice pour avoir détruit la statue de Napoléon. McCarthy pourrait décider de porter plainte et de faire payer les coupables pour l’humiliation de son œuvre (la dernière image du Tree est un amas de plastique flasque gisant à terre) ? Cela aurait été cocasse, mais il n’en fait rien. Et l’on comprend que cela est parfaitement cohérent avec son désir de renverser les représentations.

A priori, la fête est finie. Mais que nenni : Elle ne fait que commencer ! Deuxième acte : l’exposition Chocolate Factory de Paul McCarthy qui débute le samedi 25 octobre. Devinez où. Dans la droite ligne de Courbet disait-on… à l’Hôtel de la Monnaie de Paris ! Pendant que la colonne Vendôme se planque, nous plongerons dans une forêt de plugs dans un décor encore jamais révélé au public. Chapeau bas Paul McCarthy, Paris est regonflé à bloc.

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