Voir aussi
Oscar fête ses 90 ans, Prison pour Rainha Si le président du Brésil fait l’unanimité sur sa politique extérieure dans le défi aux USA, à l’intérieur c’est sa politique économique et sociale qui est, elle aussi, défiée.
Il ne se passe pas de jour au Brésil où ne s’écrive la chronique de la misère paysanne, les occupations de terres par des milliers de familles appartenant au Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Problème récurrent de l’histoire du pays, question endémique qui maintient le Brésil dans un dramatique attardement social et économique, à l’opposé de l’image d’un pays moderne qu’ont tenté de donner tous les régimes (y compris les régimes militaires) depuis l’avènement de la République en 1889. Il en est de même pour le gouvernement actuel, la réforme agraire est son problème permanent et principal, celui qui hypothèque lourdement tous les autres; qui n’est cependant pas traité comme tel par le président Fernando Henrique Cardoso dont les plans de réforme dans ce domaine sont entravés par ses alliances avec des secteurs de la droite conservatrice qui ne sont pas sourds aux intérêts de ce qui reste de l’oligarchie latifundiaire ou des grands groupes multinationaux propriétaires de vastes étendues de terres.
Au reste, le plan annoncé de redistribution des terres risque dans l’année à venir d’être encore ralenti, de n’être qu’un des aspects secondaires de l’action du gouvernement déjà entièrement mobilisé par l’élection présidentielle d’octobre 1998 à laquelle l’actuel président peut se présenter, la disposition constitutionnelle interdisant deux mandats présidentiels consécutifs ayant été levée.
Le modèle national de développement, un thème qui crée du consensus
Dans l’ordre des priorités de l’argumentaire électoral du pouvoir brésilien, on trouve en bonne place un thème qui a toujours créé du consensus au Brésil, celui du ” modèle national de développement “, de ses différentes conformations selon l’état des grandes hégémonies mondiales, soit celui de l’autonomie économique et politique par rapport aux Etats-Unis. C’est un sujet que connaît parfaitement le président du Brésil, par ailleurs éminent sociologue, pour l’avoir étudié dans de nombreux ouvrages consacrés au développement des pays de la périphérie, certains traduits en français comme Sociologie du développement en Amérique latine et Politique et développement dans les sociétés dépendantes (éditions Athropos, 1969 et 1971). Bien que la politique économique conduite par Fernando Henrique Cardoso s’inscrive avec conviction dans le mouvement néo-libéral de mondialisation de l’économie, le Brésil, depuis trois ans, défie les Etats-Unis qui, à la tête de ce ” nouvel ordre mondial “, entendent réaménager leurs relations avec les pays de son sous-continent. En décembre 1994, au terme du 1er Sommet des Amériques à Miami, les Etats-Unis ont pressé les 34 pays représentés à la création d’une ” Zone de libre échange des Amériques ” (Alca), un marché de 850 millions de consommateurs, le plus vaste du monde qui devrait être en place en 2005, les premières mesures devant être engagées dès 1998. Cette précipitation ne pouvait convenir au Brésil, initiateur et premier acteur du Mercosul (1) – lequel entrait en vigueur quelques jours après ce Sommet, le 1er janvier 1995…en même temps que Fernando Henrique Cardoso entrait en fonction. En mai dernier, à Belo Horizonte, capitale du riche Etat de Minas Gerais, le Brésil accueillait la IVe réunion des ministres du Commerce de l’Alca à l’ouverture de laquelle le président brésilien réaffirma le peu d’ardeur du Brésil à suivre les Etats-Unis et confirma que le Mercosul était une priorité de sa politique extérieure et commerciale. Il déclarait aussi que ” les Brésiliens doivent être unis dans les négociations de l’Alca car on y prend des décisions qui vont modeler notre avenir “.” Si les patrons sont entendus pourquoi pas les travailleurs ? “, renchérissait le ministre des Relations extérieures.
Le président Cardoso rencontrait donc les dirigeants de l’Organisation régionale interaméricaine du travail et appuyait leur revendication de participer aux travaux de l’Alca. Revendication anticipée puisque les Brésiliens avaient inclus dans leur délégation rien moins que le président de la CUT (Centrale unique des travailleurs). De son côté, la principale fédération des industriels du pays, celle de São Paulo, se déclarait satisfaite après les vives critiques faites au protectionnisme des Etats-Unis à l’entrée de nombreux produits brésiliens, sidérurgiques notamment. La presse complétait le consensus: ” Les Etats-Unis qui sont habitués à traiter l’Amérique latine comme une extension de leur jardin et à se présenter comme les apôtres du libéralisme mondial ont connu une curieuse inversion de rôle. Ils ont dû cette fois écouter la mauvaise humeur du Brésil “, écrivait la revue Istoé.
La jeune et rapide réussite du Mercosul
Jusqu’à la visite officielle de Bill Clinton au Brésil, le 13 octobre, Fernando Henrique Cardoso se donnera quelques autres occasions de réitérer son discours, notamment à la clôture du Sommet économique du Mercosul, le 12 septembre, où il donnait l’ordre de ses priorités: le Mercosul, ” de loin en première place “, ensuite l’établissement de liens forts avec l’Union européenne, et enfin l’Alca, ajoutant: ” Le futur du Brésil, de l’Argentine, du Chili, du Paraguay, de l’Uruguay est impensable sans le Mercosul.”
Il ne fait guère de doute que les Etats-Unis ne voient pas d’un oeil favorable la jeune et rapide réussite du Mercosul dont les échanges commerciaux ont triplé entre 1991 et 1995 et qui recherche des accords avec d’autres blocs commerciaux, avec l’Asean (2) et surtout avec l’Union européenne qui fait de la surenchère en proposant une ” coopération politique avancée qui ferait du bloc sud-américain un acteur d’importance sur la scène mondiale “. L’affrontement n’a pu se poursuivre au cours de la visite brésilienne, à la mi-octobre, de Bill Clinton, ce dernier ayant pour le moment choisi de traiter l’adhésion à l’Alca pays par pays et non avec le bloc Mercosul, ce qui anémie la position du président Cardoso. Son collègue américain a d’ailleurs eu la diplomatique ironie de donner son appui au Mercosul lors de l’un de ses discours brésiliens. Le prochain acte doit avoir lieu en avril 1998, au Chili, où se tiendra une nouvelle session de l’Alca. Si Fernando Henrique Cardoso peut s’appuyer sur des élans d’unanimité autour de sa politique étrangère, et essentiellement des rapports Brésil-USA, cela ne signifie pas que le pays a cessé d’être dépendant. Et, à l’intérieur, un rejet s’exprime contre une politique économique franchement néo-libérale qui laisse au second plan les graves problèmes sociaux (enseignement, santé, violence, habitat, chômage, etc.). En témoignent les mouvements de protestation qui ont ponctué l’année 1997: en avril, de fortes manifestations à l’occasion du 1er anniversaire du massacre de 19 paysans sans terre dans l’Etat du Pará; en juin, la quasi-insurrection, dans tous les Etats de l’Union, des policiers réclamant des salaires décents; en juillet, sous le mot d’ordre ” Brésil, ouvre les yeux “, des manifestations dans tous le pays contre la politique sociale du gouvernement, conduites par la CUT et le MST; le 7 septembre, au jour anniversaire de l’Indépendance, sous le mot d’ordre ” Le cri des exclus “, IIIe édition de cette manifestation à l’appel de la Conférence nationale des évêques brésiliens (CNBB), de la CUT et du MST. En octobre, le taux de chômage dans l’Etat de São Paulo, le plus industrialisé du pays, atteignait 16,3%; le salaire minimum se situe autour de 120 dollars; à São Paulo, au cours du week-end du 16 au 18 août, la police a enregistré la mort de 50 personnes par homicide.
1. Le Mercosul (Mercado Comum do Sul) a été créé en mars 1991 par le Traité d’Assuncão.Ce marché de libre échange est entré en vigueur le 1er janvier 1995.Il réunit l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, un marché de 207 millions d’habitants.Le Chili et la Bolivie sont associés au bloc économique mais n’en sont pas membres.En septembre 1995, l’Union européenne a signé l’ accord cadre avec le Mercosul.
2. Créé en 1967, l’Asean regroupe l’Indo nésie, la Malaisie, les Philippines, Singa- pour, la Thaïlande, Brunei et le Vietnam, représentant 429 millions d’habitants.
Leave a Reply