12 ? 13 ? Ce sera 14. Dans la journée de lundi, en quelques heures, le président de la République a tranché, à même le territoire, et redessiné la France : 14 régions au lieu de 22. Cet acte d’autorité mérite de rappeler les choix idéologiques qui le sous-tendent.
1. Le déni de démocratie
C’est évident : cette décision venue d’en haut ne fait l’objet d’aucun consensus. Elle est même récusée par nombre d’assemblées territoriales et par davantage encore d’habitants. Il n’y aura donc pas de consultation, le souvenir des deux référendums récents en Corse et en Alsace contre la fusion des départements conduit le gouvernement à la prudence… et à théoriser le passage en force. La démocratie n’est plus une force ni même une exigence.
2. Une opération politicienne
Chacun sait que cette réforme ne sera pas mise en œuvre avant la fin du mandat… de Hollande. Et donc peut-être jamais. Mais ce matin, le secrétaire d’État à la Réforme territoriale sur France Inter, et dans la foulée Jean-Paul Huchon, utilisent les mêmes mots : pour imposer cette réforme, il faut l’alliance des modernistes contre les conservatismes. Le pouvoir cherche son salut ailleurs que dans les rangs de la gauche. C’est dit. Et c’est dit avec les mêmes mots : il n’y aucun hasard.
3. Des arguments fluctuants
On a commencé par parler de faire des économies. Elles sont chiffrées, toujours par le secrétaire d’État, à 10 ou 12 milliards, soit 5% des budgets cumulés de toutes les collectivités locales – ce au terme de cinq à dix ans après un big-bang institutionnel. Tant d’effort pour ça ! Ce n’est pas la vraie raison…
On insiste souvent sur les économies générées par la suppression des conseils généraux : 115 millions d’indemnités d’élus en moins. Mazette ! Mais qui sait que 110 millions sont versés chaque année aux patrons du CAC 40 ? On retiendra aussi que les élus font un travail d’arbitrage, de lien, qui devra bien être exercé… Quand on connaît leur dévouement, leur nombre d’heures gratuites, il n’est pas certain que reporter tout cet engagement sur du travail salarié constitue un gain économique (sans parler du « manque à gagner » politique et démocratique).
Ensuite, on a argué d’une lisibilité et simplification institutionnelle : il faut casser le mille-feuilles. On remarquera que, dans le même temps, la carte administrative ne cesse de se complexifier. La politique de santé a maintenant ses agences régionales ; les universités sont priées de se regrouper au niveau régional… mais ces régions n’ont rien à voir avec celles dont on nous parle aujourd’hui. Une nouvelle carte des quartiers sensibles va bientôt être rendue publique ; une carte des secteurs prioritaires en matière de sécurité a été créée par Manuel Valls. Le mille-feuilles, c’est aussi la remise en cause du droit commun qui génère la multiplication des découpages territoriaux, sans cohérence entre eux.
Comme disaient sa grand-mère, quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup. En fait, le fond de la réforme est ailleurs. Il se veut une quintessence de la vision hollandaise de la compétitivité.
4. Une certaine vision du territoire et de ses forces
Il est évident que rattacher Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon se fera au détriment de Montpellier : la nouvelle région se projette vers l’Espagne via Toulouse, tandis que Marseille est conforté comme port en méditerranée. L’héritage de Georges Frêche se montre aussi fragile que sa vanité était grande. On se demande aussi quelle dynamique est attendue de l’accolage de la Picardie et de Champagne-Ardennes, deux régions aujourd’hui très affaiblies. La Lorraine mariée avec l’Alsace se fera autour de l’Alsace et de sa capitale Strasbourg. La Lorraine est l’arrière-pays du Luxembourg. Il sera longuement débattu des réagencement de l’Ouest français. On vit une nouvelle version de l’affrontement Nantes-Bordeaux pour le leadership – qui structure en arrière-plan le projet d’aéroport à Nantes…
Au-delà des discussions cruciales sur ces découpages, l’essentiel à retenir est la philosophie : celle de la constitution de pôles compétitifs forts. Pour le président, qui ne se dit plus socialiste, la force, l’attractivité d’un territoire résident dans sa puissance économique à l’aune de la mondialisation. Il n’est nullement question de chercher à trouver des dynamiques autres que celle de la concurrence généralisée, de la polarisation autour des grandes métropoles, aspirateurs à sièges sociaux. Pour cela tout y passe : l’État abdique son pouvoir aménageur et redistributeur. La proximité, et donc la vie quotidienne, sont passées par pertes et profits.
L’exemple des transports est stratégique et emblématique : la région devrait être désormais la seule compétente sur ce domaine. En région parisienne, nous savons déjà que cette centralisation laisse hors-champ près de la moitié des transports quotidiens. Un déplacement sur deux n’est pas réalisable en transports collectifs, faute d’être repérés par le Stif, dans son approche par trop globale et centrée sur la ville-centre et ses points névralgiques.
Le rouleau compresseur de la compétitivité écrase sur son passage l’histoire, la culture, le quotidien, l’avis des gens, la complexité… Gribouille, Hollande joue avec le feu.


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