La montée des nationalismes est la principale leçon à tirer des dernières élections européennes. Loin d’être un accident, elle est en partie le produit d’une quinzaine d’année d’ambiguïtés sociales-démocrates d’une partie de la gauche radicale et de l’altermondialisme à l’égard de l’État-nation.
Le dernier scrutin européen a vu une montée généralisée des partis xénophobes dans toute l’Europe. C’est bien sûr, en France, le Front national à 25% mais c’est aussi cette irruption du UKIP au Royaume-Uni qui prône la sortie pure et simple de l’Union européenne, l’émergence de l’Alternative pour l’Allemagne à 7%, sans parler du Jobbik Hongrois à 15% et l’Aube dorée grecque à plus de 9%. Bref, 28 nuances de gris qui apparaissent subitement dans notre paysage politique européen dont le point commun est le retour à la nation.
Un altermondialisme écartelé
Le goût est amer après notre victoire au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen. Et pourtant, les ambiguïtés de l’altermondialisme entretenues depuis plusieurs années sont responsables de cette situation. Nous entendrons par altermondialisme ce mouvement international large qui s’est levé depuis les manifestations de Seattle en 1999 contre l’Organisation mondiale du commerce. Il s’agissait de contester la mondialisation néolibérale dont une des caractéristiques est la mainmise des multinationales et des marchés financiers sur les États qui aboutissait toujours à des privatisations massives et un démantèlement de l’État-providence. D’abord appelé par ses adversaires antimondialistes, ce mouvement a préféré le terme d’altermondialiste, en anglais de global justice, traduisant clairement une aspiration à une autre mondialisation.
Pour autant, ce mouvement a été toujours été écartelé entre deux grands pôles que nous qualifierons schématiquement de révolutionnaire et internationaliste pour les uns, de social-démocrate pour les autres. Pour les premiers, la mondialisation néolibérale constitue la dernière évolution du capitalisme et il serait vain d’espérer un quelconque retour à un nouveau compromis social : l’heure est au dépassement du capitalisme. Place donc à l’émergence de la démocratie directe, à la gestion des entreprises par les travailleurs et la population. Pour les seconds, il s’agit de redonner aux États les pouvoirs qu’ils ont perdu face à la finance, de façon à reconstituer l’État social qui existait durant les Trente glorieuses, d’où l’appel à l’esprit des « Jours heureux » promu par le Conseil national de la résistance. En clair, il ne s’agit pas de renverser le capitalisme mais de l’encadrer, de permettre qu’émerge un nouveau compromis de classe. Dans cette perspective, le retour en force de l’État est essentiel.
Récolter l’ambigüité
Le terme de démondialisation – deglobalisation – a été formulé en 2002 par Walden Bello [[Démondialisation, Idées pour une nouvelle économie mondiale, Editions Serpent à plumes, 2011.]], un des acteurs des Forums sociaux mondiaux. Il vise à déconstruire la mondialisation néolibérale par de nouvelles règles du commerce international, dans lesquelles les États pourront mettre en place des barrières douanières afin de protéger leurs productions nationales – donc la cohésion de leurs sociétés. Il s’inscrit clairement dans le second pôle de l’altermondialisme que nous avions décrit précédemment. En France, ces idées ont été reprises par diverses personnes, dont Arnaud Montebourg [[Votez pour la démondialisation !, Editions Flammarion, 2011.]], alors candidat aux primaires du parti socialiste pour la présidentielle de 2012 et aujourd’hui grand thuriféraire en marinière du Made in France…
C’est sur cette vague que le Front national va surfer. Au placard, les nostalgiques de la gégène et de l’Algérie française. Place aux patriotes de tous bords, ceux qui refusent d’être envahis par le « Made in China », ceux qui défendent une industrie nationale, ceux qui veulent être « protégés » de l’étranger. Protégés ? Nous sommes ici au cœur de la problématique social-démocrate, de l’État social. Le capitalisme et le marché font des ravages sociaux ? Le rôle de l’État est de protéger les faibles, les perdants de l’économie marchande, discours parfois tenu dans la gauche de gauche. Le Front national ne s’y trompe pas lorsqu’il fait appel au rassemblement de tous « les petits, les obscurs, les sans grade » [[Discours de Jean-Marie Le Pen lors d’un meeting à Lille le 25 février 2007.]]. La gauche de gauche récolte l’ambiguïté qu’elle a semée…
Un programme démocratique et internationaliste de dépassement du capitalisme
Une véritable logique de la transformation sociale est que nous devenions tous acteurs de nos propres vies. Ceci signifie une généralisation de la démocratie à tous les niveaux, dans l’entreprise et dans la cité. Ceci signifie qu’il n’y a plus d’actionnaires à nourrir à défaut de les gaver. Ceci signifie développer la co-activité de tous dans la solidarité. L’étranger n’est plus un parasite qui va siphonner les recettes de l’État social mais un être humain qui est capable d’apporter son travail et sa richesse à la communauté. Vaste programme certes et c’est sans doute parce qu’il n’est que trop faiblement développé qu’une partie significative de la gauche glisse paresseusement vers les thèses du retour à l’État national.
Qu’un économiste, Philippe Murer, ayant réalisé avec Jacques Sapir en septembre 2013 une note sur « les scenarii de dissolution de l’euro » de la fondation Res Publica, proche du Mouvement républicain et citoyen, passe au Front national ne saurait nous étonner. Qu’un ancien du NPA et de la Gauche anticapitaliste, Cédric Durand, ait contribué à celle-ci est plus qu’inquiétant. L’enjeu est désormais, pour la gauche de transformation sociale, de co-développer avec les salariés et les acteurs du mouvement social, un programme démocratique et internationaliste de dépassement du capitalisme si nous ne voulons pas voir l’Europe retourner à ses vieux démons.
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