Fin 2013, Pierre Larrouturou quitte le Parti socialiste, retrouvé l’année précédente après un passage chez les Verts, et crée Nouvelle donne. Pourquoi un nouveau parti, quel positionnement à gauche, quelle stratégie ? Regards s’est entretenu avec l’économiste, co-président de la jeune formation politique.
À quarante-neuf ans, Pierre Larrouturou n’en est plus à son coup d’essai. L’ancien consultant d’Arthur Andersen, entré en politique en 1988, prône la réduction du temps de travail depuis vingt-cinq ans. Après avoir créé plusieurs associations ou collectifs portant cette cause, tenté d’être candidat à la présidentielle et défendu ses motions au sein du PS, puis changé de parti… l’actuel conseiller régional d’Île-de-France a lancé sa propre formation en compagnie d’autres déçus du PS et des Verts, mais aussi de transfuges du Modem et du PG. Explications.
Regards. Pourquoi avoir créé Nouvelle donne ?
Pierre Larrouturou. Parce qu’on ne se résigne pas à l’injustice sociale qui grandit, à l’effondrement progressif de la société. On ne se résigne pas à la dernière étude du GIEC sur le changement climatique, dont les conclusions sont angoissantes. Ce qui était prévu pour 2100, on va l’avoir pour 2030, avec des conséquences catastrophiques. Les partis qui existent ne sont pas à la hauteur. Les vieux partis, qui se succèdent au pouvoir, font sans cesse les mêmes politiques. Einstein disait que reproduire la même chose en espérant un résultat différent, c’est la définition de la folie. Parmi les partis créés récemment, aucun ne nous semble crédible. Comme citoyens, nous pensons qu’il existe un besoin de radicalité, d’une nouvelle manière de faire de la politique.
Comment situez-vous le parti ? À gauche, antilibéral, écologiste, socialiste… ?
Socialiste ? Oui sans doute. On a lancé le mouvement au Croissant, le café où Jaurès a été assassiné. Il y avait des choses très modernes, pleinement d’actualité, dans la manière qu’avait Jaurès de faire de la politique. Écologiste ? oui aussi. Je suis un ancien élève de René Dumont. Jean-Pierre Raffin, président d’honneur de France nature environnement, compte parmi nos fondateurs. Jean Jozel, l’un des meilleurs climatologues du pays, est avec nous également, tout comme Marie-Monique Robin, qui a très bien montré l’absence de démocratie autour des OGM. Nous faisons partie de ceux qui font les choix les plus radicaux pour lutter contre le dérèglement climatique. Par ailleurs, le fait de voir des gens très différents s’engager nous montre que nous avons une vraie responsabilité.
« François Hollande n’a aucune excuse »
Quelle est la cohérence politique d’une coalition aussi large ?
Nous rassemblons des gens qui croient en la justice sociale, qui pensent que l’on peut agir, se retrousser les manches. La diversité du mouvement est une force. On parle souvent du Conseil national de la Résistance : bien sûr au CNR, 80% des gens étaient de gauche. Mais la présence de gaullistes et de chrétiens sociaux a aidé à reconstruire le pays. Aujourd’hui, le pays bouge. François Hollande n’a aucune excuse. Il y aurait pourtant une autoroute. Il y a une soif de justice sociale, y compris chez les patrons, qui ne sont pas tous derrière Gattaz : leurs enfants aussi sont au chômage, leurs carnets de commande se vident. Les libéraux vous disent que l’économie est quelque chose de compliqué, que l’on ne peut pas comprendre. Que, par conséquent, on ne peut pas agir. Nous, nous pensons que tout le monde peut comprendre. On veut donner aux gens les moyens d’être acteurs du changement.
Ne craignez-vous pas d’accentuer la division des forces politiques, en particulier à la gauche du PS ?
Ce n’est pas de notre faute si le Front de gauche est tombé à 6% aux dernières législatives partielles… On partage un certain nombre d’objectifs, mais du point de vue économique on a de vraies divergences. On est d’accord sur « l’humain d’abord », on est d’accord sur le besoin de justice sociale, sur la transition écologique. Mais le programme du Front de gauche propose d’augmenter le SMIC de 60%, et de revenir sur l’ensemble des exonérations patronales. Cela revient à multiplier le coût du travail par 2,5. Il y a une partie de la gauche qui court après le MEDEF, à qui on a donné trente milliards, et une autre qui veut multiplier le coût du travail par 2,5. Je suis désolé, mais on ne peut pas se moquer totalement du coût du travail. Il y a peut-être des exonérations inutiles, des aides comme le CICE et le CIR qui devraient être réorientées vers les PME, mais dire que l’on va multiplier par 2,5 le coût du travail, ça ne me semble pas être une bonne chose.
« Engager un bras de fer »
Du côté d’Europe-écologie ?
Ils ont soutenu la politique du gouvernement pendant deux ans. Et là, même sur les questions de transition énergétique, leur programme est très flou. La réduction du temps de travail est devenue un sujet tabou chez eux aussi. Le 1er mai, certains militants d’Europe écologie nous disaient : « C’est bien, chez Nouvelle donne vous parlez du temps de travail ». Il s’agit pourtant du seul levier qui peut créer plus d’un million d’emplois.
Si Nouvelle donne était au pouvoir, comment feriez-vous pour appliquer vos politiques, malgré les contraintes liées au cadre européen ?
Regardez, on est en train de mettre en place une taxe Tobin, alors qu’il y a dix ans, Schröder et Jospin la considéraient comme un truc de gauchiste. Alors c’est vrai, c’est une taxe à minima, mais c’est aussi parce que les socialistes français, comme Michel Sapin, se sont fait les porte-voix du lobby bancaire. Cela signifie également que l’on peut avancer avec un groupe restreint de dix pays. Les esprits évoluent. En Allemagne, il va y avoir un salaire minimum. Il y a dix ans, c’était impensable. Nous voudrions passer la vitesse supérieure, avec les syndicats allemands, italiens, belges, nous donner un an pour construire un rapport de forces.
Quitte à aller au conflit ?
À cette échéance, si nous n’avons pas obtenu un traité de convergence sociale, et débloqué mille milliards d’euros pour le climat, on engage un bras de fer : la France ne paye plus sa part du budget, fait la politique de la chaise vide. Durant cette période, nous irons régulièrement à Berlin rencontrer les syndicats. Les retraités allemands en ont assez du blocage des retraites. Les infirmières sont en grève à cause du manque de moyens. Je pense que l’on peut changer le rapport de forces. Récemment, Merkel a dit qu’elle ne savait pas comment financer la transition énergétique. C’est d’autant plus scandaleux de voir les socialistes français s’aligner sur les positions de Margaret Thatcher, alors que même la droite allemande est favorable au salaire minimum. Paul Krugman a raison : c’est un effondrement intellectuel et moral.
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