Politique Hollande-Valls, idée reçue n°4: il faut plus de concurrence et plus de flexibilité

« Quand le sage désigne la lune, le sot regarde le doigt », dit un adage chinois bien connu. Ainsi les économistes médiatiques veulent-ils lever les -« blocages » français des insuffisances de la concurrence et de la flexibilité du marché du travail. En laissant soigneusement sous le tapis la financiarisation de l’économie et des entreprises.

Un vrai feu d’artifice : quatre livres de personnalités ou d’économistes socialistes ont précédé, ou accompagné, la constitution du gouvernement de Manuel Valls et la présentation de sa politique visant à aller plus loin, plus vite et plus fort sur le chemin du « pacte de responsabilité ». La France au défi d’Hubert Védrine est paru fin février (Fayard ). Éloge de l’anormalité de Matthieu Pigasse (Fayard), Quand la France s’éveillera de Pascal Lamy (Odile Jacob) en mars, et Changer de modèle des économistes Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen en avril (Odile Jacob).
Chacun veut faire entendre sa petite musique personnelle, mais les différences comptent peu. Les uns et les autres participent de la même promotion du « social libéralisme » qui sous-tend la politique du gouvernement Hollande-Valls. Et ils s’appuient sur des idées reçues bien dans l’air du temps.

Idée reçue n°1 : les Français recordmen du monde du pessimisme
Idée reçue n°2 : le keynésianisme (primaire, forcément primaire) est dépassé
Idée reçue n°3 : Le Smic est mauvais pour l’emploi
Idée reçue n°4 : Il faut plus de concurrence sur le marché des biens et des services et plus de flexibilité sur le marché du travail.

Plus de concurrence sur les marchés de biens et plus de flexibilité sur le marché du travail sont censés permettre à l’économie de retrouver le chemin d’une croissance régulière et stable. Les entreprises, réagissant aux signaux de prix émis par les marchés et libérées de contraintes réglementaires excessives, auraient de nouveau les marges (dans tous les sens du terme) pour investir.

« Blocages français » ?

« Nous connaissons tous les blocages de l’économie française, affirme Matthieu Pigasse. Le premier d’entre eux est de subir les coûts du travail les plus élevés en Europe. Le second blocage est lié au mauvais fonctionnement du marché du travail, rigide et non concurrentiel qui ne permet pas au salaire de varier en fonction de l’évolution du chômage, de la compétitivité ou de la profitabilité des entreprises… Ce que la gauche française doit comprendre c’est que le profit est un élément essentiel de la croissance qui permet aux entreprises d’investir et de se développer ». (Éloge de l’anormalité, pages 166,167)

« Dans une économie de l’innovation basée sur la destruction créatrice (c’est-à-dire la création et la destruction permanente d’entreprises et d’activités) comme celle que nous connaissons aujourd’hui, expliquent P. Aghion G. Cette et E. Cohen, les politiques colbertistes de fort soutien des secteurs de pointe (industrie aéronautique, télécom, espace, énergie) empêchent ou biaisent la concurrence, alors que celle-ci est un moteur clé du processus d’innovation… » (Changer de modèle, page 86). La moindre flexibilité sur le marché des biens et sur le marché du travail explique, selon eux, la moitié de l’écart de diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) par rapport aux USA. « L’engagement de réformes structurelles ambitieuses essentiellement sur le marché des biens et sur le marché du travail dynamise les efforts d’innovation des entreprises. Ces réformes permettent en conséquence d’augmenter la croissance de la productivité globale des facteurs de 0,5 point par an. » (ibid p 235).

Ces thèses n’ont rien d’original. Elles ont déjà servie de soubassement aux rapports Attali de 2008 et 2010 sur la « libéralisation de la croissance en France », comme aux préconisations de « réformes structurelles » de l’OCDE, de la Commission européenne ou du G20. Car, contrairement à ce que prétendent nos auteurs, les rigidités sur les marchés ne constituent visiblement pas une spécificité française. Partout en effet, il s’agirait de lever « cet obstacle à la croissance ». Réunis à Washington, en avril dernier, les ministres des Finances du G20 se sont centrés sur « l’importance des réformes qui favorisent une plus grande concurrence des marchés de biens et de services ». « Ces réformes, couplées avec des mesures améliorant le commerce, peuvent favoriser le dynamisme et augmenter la productivité de nos économies », ont-ils expliqué.

En matière de marché du travail, les négociations salariales non plus par secteur mais par entreprises, le paiement des salariés en fonction de ce qu’ils produisent, le recours au chômage partiel en cas de difficultés conjoncturelles sont autant de pistes évoquées, dixit le journal Les Echos. « Une chose est sûre, a commenté le journal, toutes les mesures évoquées sont fortement teintée de libéralisme ». Et selon, un haut fonctionnaire français, « dans le domaine des nouveautés, la France n’a pas à rougir par rapport à d’autres pays du G20 qui sont nettement en retard ».

La concurrence : oui, mais…

Les entraves à la concurrence peuvent freiner des innovations et créer des rentes indues. Encore faudrait-il ne pas trop faire une fixation sur les chauffeurs de taxi et s’attaquer aussi, par exemple, à la réduction des rentes versées aux industriels de la santé (à soi seule par exemple, l’entente entre Roche et Novartis sur le Lucentis, médicament contre la perte de vision lié à l’âge couterait quelques 300 millions à la Sécurité sociale) Ou s’attaquer aux dominations monopolistiques des Google, Amazon et d’autres géants mondialisés des NTIC.

Mais l’innovation ne vient pas que de la concurrence. Au contraire, explique l’économiste Jean-Luc Gaffard de l’OFCE, « des formes d’imperfections du marché sont nécessaires. Innover suppose de sécuriser ses propres investissements en s’assurant du niveau des investissements concurrents et complémentaires », ce qui requiert de mettre en œuvre des accords de coopération entre firmes. Il nécessite aussi une stabilité des relations de travail et des relations financières notamment avec les banques. Bref, il n’y a pas que la concurrence qui compte. Entre l’Allemagne et la France, la principale différence ne tient pas aux coûts du travail et à la flexibilité du marché du travail, explique-t-il, mais à la nature de leur organisation industrielle : il y a notamment trop peu d’entreprises de taille moyenne et les petites entreprises performantes sont rapidement vendues et acquises par de grandes entreprises, quand elles devraient pouvoir croître sans perdre leur identité.

Surtout, l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Il ne faut pas avoir l’œil essentiellement fixé sur la concurrence sur les marchés des biens et services et sur les prétendues rigidités du marché du travail et laisser soigneusement sous le tapis la financiarisation de l’économie en général et des entreprises en particulier.

Financiarisation de l’économie et des entreprises

« Pour comprendre l’évolution de l’emploi, rappelle Michel Aglietta, il ne faut pas regarder ce qui se passe sur le marché du travail, mais le plus loin possible de ce marché, là où se meut véritablement l’économie, sur le marché du capital ». (Alternatives économiques hors-série n°99, décembre 2013). La financiarisation de l’économie ne concerne pas seulement le système financier ; cette logique pénètre toute l’économie, faisant de l’entreprise un acteur financier voué à la valorisation des revenus des actionnaires. Les actionnaires prennent ainsi le pouvoir, au sens où les incitations qui guident l’évolution des entreprises visent à augmenter le rendement du capital.

« Bien des entreprises peuvent actuellement investir sans même emprunter, explique-il dans Le Monde daté du 13 mai, parce qu’elles ont des taux d’autofinancement supérieurs à 100% ; elles sont assises sur des réserves de cash. Pourtant, elles préfèrent les employer à autre chose qu’à investir : racheter leurs actions et distribuer des dividendes actions. La raison en est que la rentabilité anticipée des projets d’investissements productifs n’est pas suffisante pour satisfaire les exigences financières des actionnaires. » Et pourquoi cela ? Parce que la concurrence est insuffisante et que les salariés ne sont pas assez mobiles et les salaires pas assez flexibles ? Non, La raison essentielle est que la mutation vers un capitalisme financiarisé « a fait de l’entreprise un acteur financier voué à la valorisation des revenus des actionnaires. Les incitations qui guident l’évolution des entreprises visent à augmenter le rendement du capital. Cette évolution s’est traduite par une forte hausse du coût du capital et, en conséquence, par une forte pression à la baisse sur le coût du travail ». L’évolution des revenus salariaux ne cesse cependant de poser un problème de débouchés, que l’endettement des ménages n’a résolu que temporairement.

« L’emprise des critères financiers incite à repousser les innovations de rupture au profit de « progrès » de moindre portée, si ce n’est dérisoires », constate lui aussi Jean-Paul Pollin. « La pression des objectifs de rentabilité financière, pousse les entreprises à développer des projets moins porteurs de croissance. Parce que leur maturation plus courte les rend plus rapidement rentables et moins risqués. De fait, certaines introductions boursières récentes en offrent une illustration caricaturale : si les innovations dans les nouvelles technologies se réduisent à la production de jeux ou autres gadgets pour tablettes et smartphones, il y a lieu de sérieusement s’inquiéter pour la croissance ».

Une stagnation de longue durée menace bien le monde occidental en général et la France en première ligne. Mais on ne la lèvera pas par la suppression du monopole des chauffeurs de taxi et par la flexibilité du marché du travail. Il faut dé-financiariser l’économie et les entreprises, de manière à ce que leurs choix ne soient plus uniquement guidés par les marchés boursiers, et qu’ils prennent en compte les intérêts des salariés, des territoires, de la société. Vaste problème, auquel le Pacte de responsabilité fait semblant de s’attaquer.

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