Documentaire couleur de Jean-Loïc Porton et Gabriella Kessler,
1h41. Sortie le 12 mars 2014.
Aux États-Unis aussi, quand les usines
ferment, c’est un monde qui s’écroule
sur ceux qui ont fait vivre une industrie
ne laissant derrière elle que des friches,
et le souvenir d’une prospérité partie ailleurs.
Comme un écho lointain, arty et esthétisant,
de l’obscène émission animée par
Yves Montand « Vive la crise » (1984),
une publicité pour les jeans Levi’s, tournée
dans la ville de Braddock (Pennsylvanie),
ancien haut lieu de la sidérurgie
et la culture ouvrière américaines, affirme
par une suave voix off, que « peut-être
que le monde se brise délibérément
pour nous donner du travail et que
les gens ne voient pas les opportunités
qui nous entourent »…
Nul sarcasme, sans doute, de la part
des auteurs contre cette publicité scandaleuse
qui voit le capitalisme se nourrir
des friches qu’il a créées. Si le regard
sur cette réalité post-industrielle est certainement
politique, le style et le ton sont
posés, évitant la harangue et l’agit prop’.
Plusieurs travellings nous font entrevoir
l’ampleur du désastre, des scènes nous
montrent des élus et militants locaux tentant d’endiguer la misère en essayant
de mobiliser les habitants, des anciens
ouvriers (certains sont syndicalistes) ou
enfants de travailleurs évoquent le travail
et le sacrifice de leur père (la place
et le rôle des femmes sont peu traités).
Raser les maisons, quand le budget le permet
La dignité est rendue à ceux qui ont
travaillé et se sont battus. D’ailleurs, ils
se mobilisent encore en revendiquant
un passé ouvrier. S’il arrive souvent aux
protagonistes de pleurer, les réalisateurs
ont su éviter les pièges du misérabilisme
et du sensationnalisme. Il n’empêche
qu’au-delà de la nécessité de
faire vivre aujourd’hui l’entraide et la solidarité
pour que survive la communauté,
le constat est amer : la nation est ingrate
et le capitalisme est allé augmenter son
taux de profit ailleurs en bousillant une
ville entière… Ville qui doit désormais
raser une à une, quand le budget le
permet, les maisons abandonnées qui
menacent de s’écrouler, lutter contre les
chiens errants ou se mobiliser contre la
fermeture programmée de l’hôpital – les
malades ne rapportent pas assez. Le
taux de lucidité de certains militants,
quant à lui, est en hausse tandis que le
mythe américain est en berne. La prospérité
ne reviendra pas à Braddock.
Très bien construit (la monteuse, Véronique
Lagoarde-Ségot a par ailleurs
monté Cinq caméras brisées), Braddock
America déploie classiquement un
discours et des images qui rendent justice
à une culture ouvrière sans verser,
comme le fait souvent la télévision, des
larmes de crocodile. L’utilisation des
images d’archives, très diverses, sert
le propos – la plupart du temps habilement.
Si les réalisateurs, Jean-Loïc
Porton et Gabriella Kessler ont su saisir
plusieurs américanismes, il est évident
que leur propos ne se limite pas aux
États-Unis et concernent, alors que la
mondialisation et la financiarisation de
l’économie s’accélèrent, le devenir de
nombreux bassins industriels de l’ancien
monde (dont semblent maintenant faire
partie les USA). Longwy et Florange ne
se situent pas, paraît-il, du même côté
de l’Atlantique.


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