Les dimanche se suivent et se ressemblent. Après le « Jour de colère » du 26 janvier qui a rassemblé la galaxie d’extrême-droite dans toute sa diversité, c’était au tour de « la manifestation pour tous » de battre le pavé le 2 février. Au-delà de la traditionnelle querelle de chiffres – 20 000 à Lyon et 80 000 à Paris selon la police, 40 000 et 500 000 selon les organisateurs -, l’importance de la mobilisation ne fait pas de doute. Contre le mariage pour tous, mais aussi contre l’IVG, autour des valeurs les plus traditionalistes de la famille, un processus de radicalisation de la droite est à l’oeuvre. Plus inquiétant encore, avec la fameuse « journée du retrait », une convergence s’est opérée entre l’extrême-droite de Soral et Dieudonné et des secteurs musulmans rigoristes. Que des milliers de parents aient pu croire que la masturbation pouvait être enseignée et même pratiquée à l’école primaire est proprement incroyable. Cette évolution a de nombreux points communs avec l’essor du Tea Party aux Etats-Unis et devient une véritable épine pour l’ensemble de la droite profondément divisée sur cette question.
L’abjection de la manifestation « Jour de colère » ne fait pas de doute. Des slogans ou des pancartes proprement inouïs ont été vus ou entendus : « Faurisson t’as raison, la Shoah c’est du bidon » ou encore « On s’est battus contre les pédés, on se battra contre l’IVG ». Homophobe, antisémite, contre le droit des femmes, ce rassemblement ressemblait en tous points aux manifestations des ligues fascistes des années 1930. Tout y était, y compris les slogans contre les franc-maçons. Le Ministère de l’intérieur a annoncé 17 000 manifestants quand les organisateurs ont parlé de 160 000. Le problème, c’est que sur le terrain, des réseaux antifascistes présents eux aussi, comme ils le font depuis des années, ont d’autres chiffres. Regards a interrogé deux d’entre eux, connus pour leur sérieux et la qualité de leur travail sur l’extrême-droite. L’un a compté « autour de 8 000 », l’autre de « 8 à 10 000 », soit des chiffres concordants et moitié moindre que ceux donnés par Manuel Valls.
La Préfecture de Police n’a pas pour habitude de valoriser le nombre de manifestants. Ce choix n’est pas anodin, il a un sens politique et s’éclaire avec l’interview du Ministre de l’Intérieur dans le Journal du Dimanche. Dans un long entretien, Manuel Valls actionne ce qui se veut un piège à la fois pour la la droite parlementaire et la gauche radicale.
En réclamant l’unité de toute la gauche face au danger du fascisme, le leader socialiste en « appelle à un réveil de la gauche ». Devant le danger, il faudrait serrer les rangs, taire les critiques, être responsable et raisonnable, se rallier au panache rose du Parti Socialiste. La ficelle n’est pas nouvelle. Pour la droite, aussi, la situation se complique. Sur le fond de la politique économique, sa victoire idéologique est totale comme le montre la politique libérale menée par Hollande et le gouvernement. Paradoxalement, cela précipite sa crise. Ne pouvant plus se différencier sur cette question, elle se fracture sur les questions sociétales entre un courant moderne et une droite catholique fortement mobilisée.
A courte vue, il est possible que ce piège fonctionne mais ces petits calculs politiciens sont aussi extrêmement dangereux. La conjugaison d’une crise économique d’une rare violence et d’institutions à bouts de souffle est lourde de régressions sociales et démocratiques de grande ampleur. Une gauche digne de ce nom devra articuler ses réponses sur le double terrain économique et sociétal. Face au danger réel de l’extrême-droite, il importe de trouver un juste équilibre : ni mise au pas au nom de la menace, ni sectarisme qui pourrait jouer la politique du pire. Le vieil adage « marcher séparément, frapper ensemble » garde toute sa fonctionnalité. Mais sans rupture avec la politique d’austérité à perpétuité et le libéralisme échevelé, il n’y aura pas d’inversion de la situation. Le Parti Socialiste porte donc une lourde responsabilité dans la dégradation inquiétante du climat politique. D’où viendra le sursaut ? Allez savoir…


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