Outré par cette hypocrisie française et le « bolchevisme mou » qui culpabilisent les plus riches de devenir encore plus riches et porte les pauvres à se féliciter de leur sort, Pascal Bruckner a signé une éclairante tribune.
« Plus c’est gros, plus ça passe », in Les Quatre Cents Coups de François Truffaut
C’est un long cri de haine contre les gueux que la tribune de Pascal Bruckner parue sur lepoint.fr et intitulée « La Haine de l’argent, une passion française ». À l’heure où tous les éditorialistes s’esbaudissent devant « le courage social-démocrate » de François Hollande, au moment où le Medef crie victoire de voir ses exigences reprises, Pascal Bruckner veille. Sentinelle des porte-monnaie bien remplis, lui sait que François Hollande est l’ennemi des riches.
Oh certes, dans une affirmation de circonstances en janvier 2007, les propos ignobles ont bien été proférés : « Je n’aime pas les riches, j’en conviens ». Pour qui connaît les solides relations qu’entretient le président de la République avec le patronat, le propos fait sourire. Mais notre Torquemada de la bourgeoisie ne s’arrête pas là, et ose cet incroyable « ce bolchevisme mou a pour seul but de délégitimer toute espèce de succès ». François Hollande en chapka et le couteau entre les dents, il fallait y penser. Bien sûr, chacun a le droit à l’imagination la plus délirante, mais on se dit que Pascal Bruckner rentre d’un stage commando organisé par le Tea Parti aux États-Unis, vous savez, ceux qui pensent que le pape est marxiste et que Jésus était un libéral.
Les pauvres sont des parasites
En réalité, presque chaque phrase est une perle qui mériterait de figurer dans une anthologie du parvenu. Sans doute, vient-il de relire L’éthique protestante de Max Weber, ce qui lui permet de nous infliger cette affirmation profonde : « Le protestantisme, récusant le clergé romain parasite, remplace la prière par le travail, faisant de ce dernier un acte quasi religieux. En terre réformée, à l’inverse de chez nous, Dieu aime les riches et punit les indigents. Pour les luthériens, vouloir être pauvre est aussi aberrant que vouloir être malade ». Tout est dit : « Vouloir être pauvre ». Eh oui, les millions de chômeurs, les victimes de la précarité ne sont que des feignasses qui se complaisent dans leur vie de gagne petit.
Pire, leur simple existence pourrit la vie de Pascal, pauvre petit riche, qui vit un véritable calvaire en France : « À quoi les riches servent-ils chez nous ? À nous scandaliser qu’ils existent. Dans l’Hexagone fleurit ainsi toute une industrie de l’indignation lucrative : témoin le couple de sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot ». Les cinq cents plus grandes fortunes ont vu leur richesse globale augmenter de 25% en 2012 ? Normal, goût de la réussite et abnégation au travail ! Ces cinq cents plus riches sont pour la plupart des héritiers ? Mais ils ont fait l’effort de naître, tout de même.
Une analyse économique digne de Rantanplan
La bourgeoisie française n’a pas pour tradition d’étaler sa fortune, regrette Pascal Bruckner véritable orphelin du quinquennat Sarkozy. Les plus fortunés en France connaissent l’aspiration à l ‘égalité qui existent dans ce pays. Ils savent que dans un pays de jacqueries et de révolutions l’affichage ostentatoire de son compte en banque n’est pas seulement de mauvais goût, c’est aussi risquer le bouleversement social. Surtout, la bourgeoisie laisse à ses laquais idéologiques les plaisanteries sur l’effort, le courage, les vertus du travail. Elle sait que la richesse repose sur l’exploitation, sur l’intensification du travail des autres, sur l’accumulation des profits au besoin par des délocalisations. De longue date, elle a fait sienne cette formule : « L’avenir appartient à ceux qui ont des ouvriers qui se lèvent tôt ».
Il est toujours étonnant qu’une telle déroute de la pensée puisse avoir tant de tribunes complaisamment offertes. Mais reconnaissons au moins une vertu pédagogique et didactique à une telle logorrhée. À tous ceux qui parfois doutent de la réalité de la lutte des classes, il faut dire : encore mieux que Pierre Gattaz, lisez Pascal Bruckner, et prenez-en de la graine.


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