« Les Jours Heureux » : réflexions et remarques de Louis Aminot

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Louis Aminot proche de Maurice Kriegel-Valrimont, un des responsables de la résistance, nous livre son analyse des Jours Heureux, film de Gilles Perret retraçant l’histoire du Conseil national de la résistance.

« Les Jours Heureux » de Gilles Perret est sans conteste un film émouvant qui pourtant ne rappelle pas suffisamment la vérité historique des combats engagés par la Résistance. S’il met en valeur le Conseil National de la Résistance, le film présente par oubli des lacunes. Celles-ci risquent de ne pas permettre une bonne compréhension de l’Histoire et du rôle décisif de l’insurrection nationale exprimée par le Peuple en armes dans la libération de Paris. On le sait, cette Libération a permis l’éclosion de l’état social, avec son Droit du travail et la Sécurité sociale. J’ai vu ce film à Paris, je le reverrai à Brest. Quoi qu’il en soit, je crois vraiment qu’on ne peut pas comprendre la force de la Résistance si on zappe le rôle décisif du COMAC (Haut commandement militaire de la Résistance ou État-major national suprême du CNR) dans la Libération. Or, tel qu’on le visionne aujourd’hui, le film cède aux facilités et à la réécriture de l’Histoire. Il donne à penser que la Résistance est le fait de quelques individus, des héros certes sympathiques mais isolés, recevant d’ailleurs leurs consignes de Londres. Il me semble, au contraire, qu’il convient de restituer le contexte singulier et l’ambiance exceptionnelle de l’époque et la façon dont les choses ont pu être conduites pour donner naissance à ce formidable projet d’un état social dont nous bénéficions toujours. Si cela a été possible, c’est que la Résistance est organisée et choisit ses responsables à travers des débats difficiles et controversés. Ne pas évoquer, le COMAC qui, par son action, a symbolisé la totalité des tendances politiques et défendu l’intérêt général, ne permet pas véritablement de comprendre cette histoire et de percevoir les leçons que nous devons en tirer. Le COMAC représentait toutes les forces de l’intérieur, il était dirigé par trois hommes, les trois « V », Pierre Villon, Maurice Kriegel-Valrimont et Jean de Vogüé. De ce fait, Rol-Tanguy est placé directement sous les ordres  du COMAC qui le nomme comme chef de la FFI de l’Ile-de-France. Durant le printemps et l’été 1944, les trois « V » ont combattu avec une abnégation totale, en particulier contre la « trêve ». Pourtant, le brouillage de l’Histoire persiste en laissant penser que le général nazi von Choltitz, le boucher de Sébastopol, aurait voulu préserver Paris alors que, en empêchant la circulation des chars, l’insurrection l’a tout simplement privé des moyens de détruire la capitale.

C’est un fait, les trois « V »  ont imposé, organisé et dirigé l’insurrection parisienne. Ce sont eux qui, par la voix de Maurice Kriegel-Valrimont, ont exigé que l’engagement décisif des FFI soit mentionné dans la signature de la reddition de Paris. Ces données sont imparables : « il n’y a de Résistance  que de l’intérieur ». C’est ainsi, le peuple parisien a pu « se libérer par lui-même » grâce à la fermeté et à l’intelligence des hommes qui étaient sur le terrain. Il est dommage d’en faire des oubliés de l’Histoire et de ne retenir, parmi d’autres, que Raymond Aubrac ou Stéphane Hessel qui – dans la période où se discutait et se préparait « l’action immédiate » – n’étaient pas présents mais à Londres ou à Alger ou, pour Stéphane Hessel, en mission, avant d’être fait prisonnier et déporté. Cela n’a rien d’irrespectueux, bien au contraire, de le rappeler.

Cela dit, dans la libération de Paris comme dans l’insurrection nationale, l’Action du COMAC et l’Unité du peuple en armes ont par conséquent été déterminantes. Durant cette période clé, sous l’impulsion des trois « V », le COMAC s’est réuni quelques quarante fois ! L’attestent, les archives du  COMAC publiées en 1964. De même, l’Unité et l’Action de la Résistance ont été déterminantes dans la mise en œuvre du programme social et démocratique dit « Les jours heureux ». Cette mise en œuvre n’a pas été une partie de plaisir. Elle a donné lieu à une très vive bataille politique. C’est vrai, le rapport des forces n’était pas favorable à ses opposants. Un seul rappel, aux élections législatives, le Parti Communiste Français rassemblait 28,6% des suffrages ! Soumission et collaboration obligent, le grand patronat et l’essentiel des forces de droite étaient discrédités. Nous commémorerons l’an prochain le 70 ème anniversaire du programme du CNR. Dans la foulée, nous commémorerons celui de la Libération de Paris. Ces moments seront propices à redonner au COMAC son rôle majeur. On nous raconte parfois l’Histoire comme si, tout n’avait existé qu’à Londres. On cherche à effacer le peuple et à faire croire aux nouvelles générations que les hommes et femmes qui ont permis l’insurrection nationale n’étaient que « circonstanciels et isolés ». Si nos contemporains ignorent souvent la vérité, ils savent que le génie français libérateur est œuvre collective. Au-delà de la complexité des êtres, au-delà des étiquettes, au-delà des appartenances à tel ou tel groupe social, ou à telle religion, les Résistants ont réussi l’unité et l’action du peuple dans le respect de sa diversité. Maurice Kriegel-Valrimont ne manquait pas de rappeler que, devenus impuissants devant la mise en œuvre de la Sécurité sociale, des Retraites et du reste : « ils nous ont dit : vous êtes fous ! » Ce titre a été repris pour son livre par François Ruffin. Notre tâche me paraît être de contribuer à rétablir la réalité et le sens historique de la Résistance, pour aujourd’hui et pour demain. Il reste du travail à faire. J’invite les jeunes historiens à retrouver les textes publiés, sous le regard aigu des autres, par les résistants eux-mêmes. Ces documents forment aujourd’hui les seules sources fiables. J’invite aussi les militants à les défendre et mieux les faire connaître.

• Lire aussi l’interview de Gilles Péret, réalisateur des Jours Heureux, par Clémentine Autain

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