Billie, le chef-d’œuvre d’Anna Gavalda

La « Billie » d’Anna Gavalda, on la connaît. Elle est issue d’une grande tradition littéraire. C’est l’arrière petite-fille de Holden, le héros de L’Attrape-Cœur ; c’est la nièce de Zazie ; c’est la cousine de Momo, dans La Vie devant de soi d’Emile Ajar, ou celle de Billy The Kick de Jean Vautrin. Entre autres.

Elle fait partie de ces héros enfants qui racontent le monde et la vie dans un style plus oral qu’écrit, relâché, — éminemment relâché dans le cas d’Anna Gavalda — vulgaire, mais justement : c’est tout l’enjeu de ces livres que d’opposer à un moment la culture basse à la culture haute, et la verve du ruisseau aux berges bourgeoises des fleuves, disons, académiques. Billie s’appelle comme ça, à cause de « Billie Jean » la chanson de Michael Jackson. Mais bientôt, Franck, son seul ami dans la vie, lui présentera un autre modèle, plutôt issu de la culture haute, le jazz : Billie Holiday. De fait, la vie de Billie ressemble beaucoup à celle de la chanteuse de jazz héroïnomane. Non seulement la Billie d’Anna Gavalda a l’air d’en connaître au niveau des drogues à la mode, mais comme l’autre, elle a été une enfant pauvre, qui a grandi dans une caravane avec une mère qui ne l’aimait pas et une mère qui la battait. Elle aussi, plus tard, va se prostituer.

Mais entre temps, elle va rencontrer l’amour. En la personne de Franck, avec lequel à l’école elle doit interpréter une scène de On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset. Culture haute. Pièce difficile à analyser, ils n’arrêtent pas d’en parler entre eux, d’essayer de la comprendre. En même temps, cela ne les concerne pas. En effet, Franck est homosexuel. Ah bon ? Vraiment ? Quand on lit le livre, c’est clair. Mais quand on le relit, ça l’est beaucoup moins… Or justement les derniers mots du livre sont : « La, la, reli… drela »
Qu’est-ce que va dire ?
Tout simplement ce que ça dit : « Là, là… Relis de là ».

Car si on relit le livre depuis le début, on s’apercevra qu’il commence par une scène sexuelle : alors qu’ils sont tombés au fond d’une crevasse dans les Cévennes, que Franck est blessé et qu’ils attendent des secours, ce dernier demande à Billie de bien vouloir vérifier que le choc ne l’a pas rendu impuissant. Et soudain Gavalda enchaîne sur la légendaire dernière réplique du film Certains l’aiment chaud : « Well… Nobody’s perfect ». Puis elle écrit : « Tant pis pour ceux qui ne l’ont pas vu, ou ne comprennent rien au film et qui ne seront donc jamais reconnaître un pur ami d’un pur travelo, je ne peux rien faire pour eux. » Tout est dit. Notons à ce point qu’avec le personnage de l’Oncle Gabriel, que tout le monde pense « homossessuel » pour le dire comme Zazie, et qui gagne sa vie en faisant un numéro de travesti à Pigalle, il y a déjà la même idée chez Queneau…

Comme la pièce de Musset qui lui sert de fondation, Billie est une apologie de l’amour absolu, au-delà de la différence des sexes, des genres et des classes sociales. Un roman qui renvoie dos à dos les pro et les anti-mariage pour tous, clairement, distinctement, en racontant l’amour d’une hétéro pour un homo : « Ils sont tous en train de nous casser les pieds avec leur mariage pour tous, leur manif pour tous, leur contre-manif pour tous, leurs préjugés pour tous et leurs bons sentiments pour tous… Alors pourquoi pas nous, hein… Pourquoi pas nous ? » En ce sens, Billie est tout juste le contraire de La vie d’Adèle, ce film affreux qui ne fait que décrire des êtres prisonniers de leur classe, de leur genre, de leur culture et de leur sexualité.

Autre point commun avec Zazie dans le métro, Billie est une apologie de Paris, comme ville de la liberté, en tout cas des identités. Une fois affranchis, non sans mal, de leurs surmoi sociaux et familiaux, Franck et Billie s’installent dans « la ville doudou » comme elle l’appelle, et… « A partir de maintenant, on devient des petits bobos comme les autres et putain, et je ne devrais pas dire ce mot, mais je le dis quand même : et putain, que c’est bon ! Oh oui, que c’est bon d’être aussi cons que les Parisiens ! De se foutre en rogne contre un Vélib’ foireux, une place de livraison occupée, un PV injuste, un restau bondé, un téléphone déchargé ou un horaire de brocante mal indiqué (…) Je m’en lasserai jamais » dit Billie. Pour cette même raison, Franck et Billie vont faire cette randonné typiquement bobo que sont les Cévennes à dos d’âne (sur les traces de Stevenson, mais cela Gavalda ne le dit pas : trop culture haute, pour le coup).

Beaucoup de critiques littéraires sont déjà complètement passé à ce côté de ce chef-d’œuvre d’émancipation, de toutes les émancipations, à commencer par celle du langage, de la forme, où l’écrivain se donne toutes les permissions, y compris celle du ridicule et de l’incompréhension. « Nobody’s perfect ». Ils seront bons pour le relire encore une fois, selon le souhait de l’auteur.

Billie, d’Anna Gavalda, éd. Le Dilettante, 224 pages, 15 euros.

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