Bernard Teper « Pour sauver les retraites, il faut changer de système »

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Bernard Teper est spécialiste de la question des retraites.
Il revient sur les enjeux de la 6e réforme annoncée en 20
ans sur ce sujet. Pour lui, la dégradation du régime est
intimement liée à la nature du capitalisme financier.

Regards.fr. Il y a 20 ans, le
gouvernement Balladur faisait
adopter la première réforme
des retraites. Les 20 et 21 juin
prochains, le gouvernement
lance, à l’occasion d’une conférence
sociale, sa propre réforme.
Comment l’analysez-vous ?

Bernard Teper. Elle s’inscrit dans la
continuité d’un processus néolibéral
à l’oeuvre depuis 30 ans. À intervalles
réguliers, l’oligarchie lance des attaques
contre les retraites. Nous sommes dans
une crise systémique du capitalisme.
Depuis les années 1970, le taux de profit
des entreprises lié à la production
baisse. Elles cherchent donc à le revitaliser
au travers de la spéculation et de la
financiarisation. Le résultat est toujours
la création de bulles spéculatives qui
éclatent, mettent en danger les banques
privées que la puissance publique est
alors sommée de sauver. La dette publique
augmente en conséquence et,
donc, il nous est demandé de réduire
la dépense publique. La retraite, globalement,
représente un quart de cette
dépense et 13,8 points du produit intérieur
brut (PIB), les richesses produites
en France chaque année.

Cette situation n’est pas nouvelle.
Qu’est-ce qui change cette année ?

Rien ! Ce sont toujours les mêmes recettes
: allongement de la durée de cotisation,
recul de l’âge légal de départ…
Et baisse du pouvoir d’achat, surtout !
Au départ, les retraites étaient indexées
sur les salaires, lesquels progressaient
toujours plus vite que le coût de la vie.
En 1993, la première attaque sur les
retraites se traduit par une indexation de
la progression des retraites sur l’inflation.
En 2013, le Parti socialiste au pouvoir
annonce qu’il va désindexer les pensions
du coût de la vie. Les retraités vont donc
vivre une baisse de leur pouvoir d’achat
année après année. L’accord initié par le
MEDEF et signé par des syndicats minoritaires
sur les retraites complémentaires
AGIRC et ARRCO, qui touchent une
majorité des salariés du privé, a ouvert
la voie. Après avoir bloqué le développement
des retraites, le gouvernement va
en faire baisser le niveau.

Quand on regarde les chiffres du
COR, qui annonce un déficit des
retraites de 20 milliards en 2018, il
faut bien trouver des solutions.

On nous dit en effet qu’il n’y aurait plus
d’argent. Depuis 30 ans, nous observons
une déformation du partage de la valeur
ajoutée. Donc dans le partage de la richesse
produite. Entre 1970 et 2010, la
richesse produite en France a doublé.
En même temps, la part des salaires
et des prestations sociales a diminué
de 9,3 % du PIB selon la Commission
européenne. Cet argent est allé aux profits.
Si nous retrouvions la même clé de
répartition entre capital et travail qu’il y
a 30 ans, cela générerait 180 milliards
d’euros pour les salaires et les prestations
sociales. Effectivement, cela aurait
pour effet d’assécher les dividendes.
C’est une question de choix politique.

Mais, quand le ratio entre actifs et
retraités diminue, cela met bien en
danger l’avenir des régimes de retraite.

Ce fameux rapport entre nombre d’actifs
et nombre de retraités n’explique rien.
Ce qui compte c’est le rapport entre
l’ensemble des actifs et des retraités
d’un côté et ce que les actifs sont capables
de produire comme richesse.
C’est la productivité. Selon la plupart
des instituts nord-américains, les salariés français sont les plus productifs du
monde. Aujourd’hui, avec moins d’actifs,
nous produisons plus de richesses. Je
l’ai dit, en 40 ans, le PIB de la France
a doublé. Le COR, où les néolibéraux
sont majoritaires, prévoit qu’en 2050,
le salaire moyen global aura augmenté
de 50 %. Ce qui illustre encore mon
propos. Enfin, je veux juste rappeler que
notre indice de fécondité (le nombre
moyen d’enfants par femme) est de 2,
contre 1,4 en Allemagne ou en Espagne.
Il n’y a donc pas de risque démographique.
Il faut reformer un nouveau partage
de la valeur ajoutée qui soit plus
favorable aux salariés et, singulièrement,
aux classes populaires.

En fait, ne dites-vous pas que les enjeux
de la réforme des retraites sont
avant tout idéologiques ?

C’est un tout : politique, économique
et idéologique. Tout est lié au système
néolibéral. Si nous ne sortons pas de ce
cadre, on ne peut effectivement pas faire
autrement. Il n’y a pas de problème spécifique
des retraites. Ce serait illusoire
de croire qu’on puisse les traiter en dehors
de l’approche globale. Les retraites
constituent le double du budget de
l’Éducation nationale, voilà l’enjeu. C’est
d’ailleurs notre difficulté : beaucoup de
gens croient encore que l’on peut répondre
avec des rustines. Je dis, et je
ne suis pas le seul : si nous voulons sauver
les retraites, il convient de changer
de système politique.

Il n’y a aucune possibilité que le capitalisme
se réforme de l’intérieur ?

Le fonctionnement néolibéral, qui prévaut
depuis 40 ans, c’est la privatisation
des profits et la socialisation des pertes.
Si l’on adapte ce postulat aux retraites
cela donne deux conséquences. La privatisation
des profits c’est la capitalisation
comme mode de financement des
pensions pour les classes moyennes
supérieures. La socialisation des pertes,
c’est faire semblant d’aider les pauvres
avec des politiques d’assistance. Le
pauvre devient un sous-citoyen qui n’a
pas les mêmes droits que les autres.

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