Robert Castel n’est plus. Mais avant de nous quitter, le
sociologue a légué un dernier ouvrage sur « l’avenir de
la solidarité ». Une question centrale qui intéresse au
premier plan les politiques de gauche.
Un glissement délétère
s’opère depuis une vingtaine
d’années. En France, il
a pour nom RSA. Le Revenu
de solidarité active, mis
en place en 2009, est à la fois l’emblème
et l’opérateur de cette transformation.
Nous sommes passés « d’une conception
de la solidarité conçue comme une
construction collective inconditionnellement
garantie par l’État sous forme de
droits, à une interprétation contractuelle
de la solidarité selon laquelle les individus
sont mobilisés selon une logique
de la contrepartie afin de mériter les ressources
dont ils peuvent être les bénéficiaires
», explique Robert Castel dans
L’Avenir de la solidarité. Le constat :
aux politiques sociales mises en place
au cours du xxe siècle, se sont substituées
des « politiques de l’individu ».
Un détricotage qui n’a rien d’anodin. En
effet, c’est la question centrale du lien
social qui revient en boomerang. Les
termes du débat sont posés : comment
concilier l’autonomie croissante des
individus et la nécessité de continuer à
« faire société » ? L’enjeu, précise le sociologue,
c’est de « rester inscrits dans
un même ensemble dont les membres
partagent le même destin ».
La clef de voûte de l’édifice républicain
est aujourd’hui vacillante. Car l’« affirmation
que la responsabilité de l’État ne
dépend pas des mérites des individus
particuliers, mais de leur appartenance
à la Nation » est contestée par un autre
modèle qui prend à contre-pied ce principe.
L’idéologie actuelle consiste moins
à aider ceux qui en ont besoin, quelles
qu’en soient les raisons, que d’activer les
individus sans emploi et de récompenser
ceux qui font des efforts. D’une pierre
deux coups. L’exigence de responsabilisation
personnelle a supplanté le droit au
secours qui a longtemps contribué à la
cohésion sociale du pays.
Les promoteurs du Revenu de solidarité
active promettaient de diminuer pauvreté,
d’intégrer les gens dans la société par le travail et l’emploi, de les faire sortir
définitivement de l’exclusion sociale.
Cette mesure ne s’adresse pas à tous
les pauvres, mais aux travailleurs pauvres
auxquels elle offre un complément de ressources.
Les autres – retraités, handicapés,
inactifs – ne sont pas concernés. Ou
indirectement seulement : les bénéficiaires
des minima sociaux sont censés être incités
à se remettre au travail. Mais quand on
veut, on ne peut pas forcément… « Comment
aller travailler (ou même se rendre
à un entretien d’embauche) quand on n’a
pas de voiture, ou même pas de permis
de conduire, en l’absence de transports
publics ? », interroge l’économiste Hélène
Périvier, contributrice de l’ouvrage de Castel
et Duvoux, « Comment être disponible
rapidement lorsqu’on a un enfant en bas
âge (…) et que l’on ne dispose pas d’une
place en crèche, ou chez une assistante
maternelle ? » Bonnes questions. Sans
compter que le marché du travail n’est
pas en mesure d’intégrer l’ensemble des
pauvres qui touchent les minima sociaux.
Cette mesure n’est-elle pas, au fond,
un lent poison ? Pour Serge Paugam,
également contributeur à L’ Avenir de
la solidarité, le RSA a introduit une « dichotomie
entre les méritants et les non
méritants, une sorte d’euphémisme
de la séparation des bons et des mauvais
pauvres dont on pensait pourtant
au moment du vote de la loi sur le RMI
qu’elle n’était plus acceptable au regard
des valeurs républicaines ». La culpabilisation
des pauvres et des chômeurs
a permis l’émergence du débat sur les fraudeurs des allocs, dont un autre ouvrage
récent – L’envers de la « fraude sociale ».
Le scandale du non-recours aux droits
sociaux (éd. La Découverte) – offre
une critique intéressante.
Le prix de l’emploi
Un an avant l’instauration du RSA, Hélène
Périvier émettait quelques propositions
alternatives qui restent d’actualité, malgré
la crise qui a éclaté depuis lors. La « mesure
d’urgence » ? relever le niveau du
RMI. Mais ses pistes de réforme sont plus
ambitieuses. « Le service public de l’emploi
manque sensiblement de moyens en
France : le budget consacré par chômeur
est 3,6 fois moins important qu’aux Pays-
Bas et 2,8 qu’en Grande-Bretagne. »
Pourtant, avance-t-elle, « plutôt que de
tout miser sur l’incitation au travail, ce qui
est par ailleurs extrêmement stigmatisant
pour ceux qui n’en ont pas, il serait plus
judicieux de renforcer leur accompagnement
vers l’emploi ». Outre l’accompagnement,
elle en appelle aussi au développement
de la formation et à l’encouragement
à l’emploi des femmes, notamment par la
création massive de modes de garde. Des
politiques coûteuses, certes, mais le prix
Nobel d’économie Robert Solow a prévenu
: « No cheap answer. »



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