Alain Supiot, un juriste d’influence

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Le spécialiste du droit du travail a été élu au Collège de France en 2012. Les éditions Fayard viennent de publier le texte de sa leçon inaugurale. L’occasion de revenir sur l’une des pensées juridiques les plus engagées du moment.

Il est de ces intellectuels aux prises avec le monde politique. Certes son nom reste méconnu du grand public, mais son influence dépasse le cénacle des universitaires. De fait, Alain Supiot a notamment œuvré en tant qu’expert auprès de la Commission européenne. C’est que ce juriste, héritier de l’historien du droit et psychanalyste Pierre Legendre, propose des remèdes. Loin de se cantonner au diagnostic de la crise actuelle de l’Etat social, il ouvre des pistes pour repenser cet édifice fondé sur trois piliers – la sécurité sociale, le droit du travail et les services publics – conçus respectivement en Allemagne, au Royaume-Uni et en France.

En 2012, l’élection d’Alain Supiot au Collège de France est venue récompenser des années de recherche autour du droit social. Une discipline qui pour lui ne relève pas d’un simple système de règles, mais s’apparente plutôt à un outil d’analyse des sociétés. Elle est le lieu où s’imprime un imaginaire commun fait d’affrontements, de rêves, d’inquiétudes. De ce point de vue, que dire de l’Etat social dont se revendiquent de nombreux pays, de la France à la Russie, en passant par la Turquie et l’Algérie ? D’abord que cette grande invention du XXe siècle a consacré le principe de dignité humaine et concédé une place aux libertés collectives. Mais aussi que cette « armature de solidarités qui en un siècle ont profondément transformé nos manières de vivre ensemble » est aujourd’hui ébranlée par des forces puissantes. C’est ce qu’explique l’intéressé dans sa leçon inaugurale publiée en mai (Grandeur et misère de l’Etat social, éd. Fayard). Plus abruptement, on trouve énoncé dans son petit livre le constat d’une faillite : « Ce souverain débonnaire, tolérant la contestation et répondant du bien-être de ses sujets, semble aujourd’hui frappé de misère. » La globalisation, avec l’ouverture des frontières commerciales à la concurrence du moins-disant social et fiscal, y est pour beaucoup. Elle défait les solidarités qui solidifient les groupes humains et transforme en objets les travailleurs.

Aujourd’hui, l’Etat social peine à surmonter ses handicaps, incapable notamment de faire face aux transformations du travail : dans le monde industriel, « la déshumanisation étant considérée comme la rançon du progrès », le salarié a abdiqué sa liberté en échange d’un minimum de sécurité physique et économique. Il y a pourtant là un enjeu fondamental. La justice sociale ne consiste pas seulement à redistribuer les biens, elle « implique de donner à chacun la possibilité de réaliser ce qu’il est dans ce qu’il fait, de forger sa personne dans l’épreuve du travail », estime en effet l’auteur. Face à des parcours professionnels toujours plus discontinus, il a par exemple proposé d’instaurer de nouveaux droits individuels qui ne soient plus attachés à l’emploi occupé, mais à la personne du travailleur. Ainsi a-t-il a imaginé les « droits de tirage sociaux » : une créance préalablement constituée dans laquelle la personne peut puiser pour se former, se reconvertir, participer à une action humanitaire… In fine, un système juridique pérenne doit être capable, pour Alain Supiot, d’indiquer une direction tout en prenant en compte les réalités du monde. Un défi pour l’avenir.

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