Compagnie atypique, l’Oiseau-Mouche présente deux spectacles, dont les esthétiques propres n’oblitèrent pas la singularité de la structure.
Quelqu’un qui s’amuserait à regarder la liste des tutelles et collectivités subventionnant le travail de la compagnie de l’Oiseau-Mouche pourrait être surpris. Car aux côtés de (l’habituel) Ministère de la Culture et de la communication, figurent les (moins courants) Ministère de la Santé et des Affaires sociales et Agence Régionale de Santé du Nord Pas de Calais. C’est que l’Oiseau-Mouche n’est pas une compagnie comme les autres : née en 1978, elle fonde en 1981 le premier Centre d’Aide par le Travail artistique de France. Si les membres de la compagnie sont en situation de handicap mental, ils n’en demeurent pas moins des comédiens professionnels, dont les spectacles jouent dans les réseaux de diffusion « normaux » du spectacle vivant. Actuellement, deux créations sont en tournée, chacune menée par un artiste différent – la compagnie n’ayant pas de metteur en scène attitré : De quoi tenir jusqu’à l’ombre, ballet fantomatique conçu par le chorégraphe Christian Rizzo et Sortir du corps, plongée dans les textes de Valère Novarina orchestrée par Cédric Orain. Des propositions qui, en ne tentant ni de nier ni de normaliser le handicap, font des singularités de l’Oiseau-Mouche une force.

Avec De quoi tenir jusqu’à l’ombre, cinq personnages sont en scène. Figures spectrales, elles se livrent sur un plateau seulement occupé par un drap blanc, imperturbable présence dansante animée par un ventilateur, à des déplacements réglés. Mouvements de groupe, danses infimes, gestes sommaires : tout n’est qu’esquissé. Dans ce paysage lentement la lumière disparaît, tandis qu’un autre paysage, sonore, prend place. Proposition muette, De quoi tenir jusqu’à l’ombre constitue l’une des plus rares incursions vers la danse de l’Oiseau-Mouche. Un défi pour cette compagnie aguerrie au texte, qui donne à voir, outre le processus d’écriture mené avec les comédiens, un refus de magnifier ces derniers. Car là où l’on pourrait attendre une transfiguration des acteurs (et de leur handicap) par le théâtre, l’on trouve des corps volontairement bruts, des visages passablement mutiques. En préférant le laconisme à l’expressivité, Christian Rizzo tente aussi de donner à voir, plus que leur savoir-faire, le mystère intime de chaque interprète et l’écoute mutuelle qui préside au groupe.
Pour Sortir du corps, rien à voir. Pas d’ellipses nébuleuses, nous sommes dans un théâtre qui s’annonce de prime abord comme tel : sur un plateau aux lourds rideaux rouges entrent des personnages engoncés dans leurs costumes. Traversant les textes de Valère Novarina, ils vont progressivement abandonner ces artifices. Plus qu’une transfiguration, c’est une évidence qui se joue-là, celle de la rencontre entre le verbe de Novarina, matière organique, et les comédiens. Une langue à laquelle ces derniers avaient initialement peur de se frotter, mais qu’avec l’aide du metteur en scène Cédric Orain ils ont apprivoisée. De cette connaissance surgit une présence charnelle puissante, liée à la parfaite adéquation entre la parole et la chair. Avec une force fulgurante, Sortir du corps raconte l’urgence et la nécessité pour les comédiens de l’Oiseau-Mouche d’en passer par le théâtre. Le plateau devient le lieu d’une existence possible, un espace où, pour paraphraser Cédric Orain, « la chair de l’acteur véritable apparaît ». Ce, bien au-delà du seul handicap auquel la société ne cesse de les ramener.
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