Bestiaire, tout simplement beau

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Documentaire absolument cinématographique, antithèse parfaite du film animalier traditionnel, Bestiaire, du canadien Denis Côté affirme la puissance du cadre filmique et sa capacité à produire du discours sur le monde des bêtes comme sur celui des humains. Un film sans paroles, et apparemment sans histoire. Du grand art.

« Ca devrait t’intéresser » m’avait annoncé amicalement l’attachée de presse du film. Ce n’était pourtant pas gagné. Après la punition qu’avait constitué la semaine dernière Chimpanzés, l’idée de replonger dans un film ayant pour sujet les animaux ne parvenait que difficilement à m’humecter les pupilles. « Au moins ce sera court », pouvais je me dire en découvrant que le film ne durait que une heure et douze minutes. A la sortie je regrettais presque qu’il n’en fasse pas le double.
C’est que Bestiaire, malgré l’apparence de son titre ne ressemble à rien à un film animalier. Projet artistique porté par une simple exigence, regarder, le film que signe Denis Côté fonctionne par accumulation constante d’images et de plans, par sédimentation lente de cadres et de séquences.

Prologue du film, un groupe d’étudiants, appliqués sur leurs chevalets, leurs cartons à dessin. Il faut un certain temps avant de comprendre ce sur quoi se fixe leur activité. Un daim empaillé. La séquence suivante nous emmène dans ce qui ressemble à une ferme, en hiver. Dans un enclos, Côté filme d’abord des bisons, ensuite des lamas, enfin des chevaux. Rien de plus. Et pourtant, tout est déjà là. La caméra fixe, qui jamais ne va chercher son sujet, préférant attendre patiemment que celui passe devant l’objectif, la prise de son qui met toute son énergie à enregistrer le silence, le montage, tellement maitrisé qu’il ne craint pas de laisser vivre les plans interminablement, c’est à dire plusieurs minutes d’affilées. Après l’extérieur, la caméra reprend son travail à l’intérieur d’un bâtiment. Dans chaque box, une variété d’animaux différente. Côté change de modèle et poursuit son travail d’observation lente, à la façon des étudiants du prologue. Ici la caméra ne fait pas qu’enregistrer ce qui est devant elle. Au contraire, elle construit son réel, de façon plastique, esthétique, intellectuelle. Progressivement, un mouvement semble se dégager de ce monde particulier. Le son des cornes sur les murs de béton, le raclement des sabots sur le sol renseignent sur ce que l’on voit. Un enfermement, un encagement, une arche de Noé carcérale.

Les humains apparaissent alors. A la fois vétérinaires et gardes chiourmes, ils auscultent les bêtes, nettoient les allées, ouvrent et referment les cages tout aussi silencieusement que leurs pensionnaires. Le récit se constitue alors progressivement dans l’esprit du spectateur. Un récit pictural, sans parole aucune, composé des textures de poils et de plumes, du graphisme des robes et des postures. Un récit d’une beauté presque étouffante poussant jusqu’au grotesque face à un héron amputé, ne pouvant plus déployer qu’une seule aile. De quoi ce lieu est il l’antichambre ? D’un zoo comme tout porte à le croire, ou d’un atelier de taxidermiste comme le suggère ensuite le réalisateur ? Le travail du film alors s’applique à suivre, celui des hommes sur les cadavres d’animaux. Un canard en l’occurrence, dépouillé, dépiauté, décharné, machinalement, consciencieusement à la manière de charognards. Imperturbablement le cinéaste canadien continue son exploration, mais c’est alors que notre regard vient à se transformer. Apercevant les visiteurs du zoo de plein air, ce que l’on aperçoit ce sont des troupeaux de gnous humains. Des veaux en short. Des hippopotames prenant des photos. Ridicules, pathétiques. A se demander qui, des bêtes ou des humains sont les spectateurs de ce circuit de divertissement familial. Et c’est là toute la force de Bestiaire, aux antipodes du film animalier commercial, que de réussir à construire son discours critique avec des images et rien d’autre. On aurait tort pourtant de considérer ce film comme un objet expérimental, réservé à un public snobinard ou festivalier. Car en laissant à chacun la possibilité de se l’approprier, Bestiaire relève de l’expérience cinématographique la plus libre, la plus large, la plus détachée, la plus authentique qui soit. Fascinant, et peut être même bouleversant, le film de Denis Côté offre aux spectateurs la possibilité d’interroger leur rapport au monde tout en visant l’absolu du plaisir de la projection filmique. Au risque de nous répéter, du grand art. 

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