NOIR

Entretien avec Gregory Mcdonald traduit par Isabelle Guiné

Voir aussi La trame, Rafael, derniers jours Situation paradoxale pour cet écrivain qui a eu soixante ans cette année: phénomène de la littérature policière des Etats-Unis dans les années 70, puisqu’il obtient coup sur coup l’Edgar Allan Poe Award du meilleur premier roman avec Fletch et l’Edgar du meilleur premier roman publié en paperback pour Confess Fletch, les Américains lui font aujourd’hui grise mine depuis la parution de the Brave (Rafael, derniers jours), qui a reçu ici un accueil particulièrement chaleureux, dépassant largement le cadre du polar. Les neuf aventures de Fletch, commencées en 1974, avaient toute raison de séduire le public américain et nous-mêmes à l’époque. Dans son livre passionnant et incontournable sur les Auteurs de la Série noire (Joseph K., 1996), Claude Mesplède fait très bien le tour de ce nouveau personnage de roman noir: “…journaliste-enquêteur post-watergatien, modèle Washington Post, intelligent, obstiné, libéral, légèrement gauchisant, ayant participé aux mouvements étudiants contestataires des années 60, Fletch a un côté play-boy. Il aime l’argent, les femmes et les voitures de sport. Conçues pour plaire au plus grand nombre, les aventures de Fletch sont superbement écrites, avec des dialogues extrêmement brillants qui constituent l’essentiel du texte, et des intrigues captivantes.” Changement radical de décor et de personnage avec Rafael, derniers jours, écrit en 1991. Il n’y a pas le moindre voyeurisme, la moindre complaisance envers une violence barbare dans ce roman très noir, peut-être le plus remarquable de l’année 96. Il y a tout simplement une mise à nu d’un système cynique qui fait des hommes de simples choses, sur lesquels d’autres peuvent avoir tous les droits. Gregory McDonald a appartenu à une organisation humanitaire, les Peace Corps. Il sait ce qu’est l’horreur, il sait aussi parler avec respect et compassion des corps meurtris. Et il nous livre aussi, avec Rafael…, une histoire d’amour qui est une leçon d’humanité.

Vous avez connu un grand succès avec les aventures de Fletch. D’où vient le personnage ? Pourquoi l’avez-vous abandonné ?

Gregory Mcdonald : Mon père était journaliste, je l’ai été aussi, et tout petit déjà j’entendais raconter des histoires de journalisme, souvent teintées d’humour froid. Deux ou trois ans avant de quitter le journalisme (je travaillais au Boston Globe), l’idée de ce personnage commençait de mûrir dans ma tête. Quand j’ai écrit le premier, j’étais loin de me douter qu’il y aurait une suite. C’est en écoutant parler dans la rue, ou en recevant des lettres, que je me suis aperçu que les gens voulaient encore plus de Fletch… Et ainsi la série a continué. Mais avec l’idée que chaque livre aurait sa propre identité. Avec les Fletch, comme avec mes autres livres, ma volonté est toujours d’écouter ce que disent les gens, et d’écrire en fonction de ce que je crois qu’ils attendent. J’écris de la façon la plus universelle possible. Après le neuvième Fletch, publié en 1986, j’ai senti que l’histoire était terminée. Non pas parce que j’en avais assez du personnage, mais parce que le questionnement des gens n’était plus le même que celui des années 70. Dans la Fortune de Fletch était apparue l’idée que mon personnage pouvait avoir un fils. Il y a maintenant deux romans qui sont consacrés aux aventures de ce fils. Celui qui s’intitule le Fils de Fletch parle des problèmes de fascisme qui existent aux Etats-Unis; il sera publié par Gallimard en janvier prochain. Je pense que son thème intéressera le public français…

Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre magnifique qu’est Rafael, derniers jours, et qui marque un changement de registre de votre part ?

G. M.: Le thème de Rafael…est en fait assez similaire à celui de mon premier roman, Running Scared, publié en 1964. Cet ouvrage était aussi dur, et il a été très controversé également. Il y était question des premiers meurtres de rue, et surtout du fait qu’avec l’ère des ordinateurs nous devenions tous des numéros, que toutes les institutions – hôpitaux, universités, etc.- devenaient des entités totalement impersonnelles. Tous mes ouvrages, quoiqu’il en soit, possèdent des niveaux de controverse sociale. Mais beaucoup de ceux-ci n’ont pas été publiés en France, ce qui fait que mon oeuvre a été identifiée aux Fletch, à mes romans purement policiers. Ce que j’espère, c’est que la lecture de Rafael…amènera les gens à prendre davantage conscience des problèmes qui les entourent. C’est pourquoi je suis très content de l’accueil que le livre reçoit en France. En Amérique, c’est beaucoup plus difficile…

Vous avez dit que là-bas ce livre avait quasiment ruiné votre réputation !…

G. M.: C’est la vérité. Des dizaines d’articles ont été écrits à propos du livre, mais les magazines ne les ont pas publiés. Il y a eu un superbe article dans le New York Times, mais il est paru dix mois après la sortie du livre, qu’on ne pouvait plus trouver en librairie ! Rafael…est une pilule, un bonbon amer, et les Américains ont l’habitude de prendre des pilules, des bonbons plutôt très enrobés de sucre, et ce livre dérange leurs habitudes. Morgantown, le bidonville où vit Rafaël, c’est l’envers du rêve américain. C’est aussi le contraire de ce qu’on a envie de penser de soi-même, c’est le contraire de ce que les Etats-Unis essaient de montrer d’eux au reste du monde. Et c’est tout le problème des Américains qui est là: ils ne veulent pas voir que le tiers monde existe et qu’il est là, juste en face d’eux.

Evoquer les snuff movies, c’est-à-dire mettre une société face à sa folie, est-ce que ça n’a pas contribué aussi à ce que les Américains se voilent la face ?

G. M.: Je pense que si. A Saint-Malo, j’ai rencontré une personne qui m’a confié qu’elle avait entendu dire par quelqu’un du FBI que les snuff movies n’existaient pas; ce à quoi j’ai répondu que le FBI n’existait pas non plus ! Ces films sont ce qui peut exister de plus terrible, de plus diabolique dans le monde. Ils existent bien, tournés en général à Los Angeles ou au Mexique, mais ils ont heureusement une toute petite audience. Personne de sain ou de décent n’aurait l’aplomb de regarder une chose pareille ! Le problème de la société américaine, c’est qu’à chaque fois qu’elle invente quelque chose qui pourrait être bien, elle le détourne; elle a inventé l’énergie nucléaire et l’a transformée en bombe atomique; elle a inventé l’ordinateur et l’a utilisé comme objet pour diffuser de la pornographie enfantine… C’était un challenge: je suis parti de ce qui peut exister de plus mauvais pour montrer ce qu’il peut y avoir de meilleur chez un homme: comment transformer l’horreur totale en une grande histoire d’amour. J’espère qu’en écrivant des bouquins tels que celui-là j’arriverai à faire remonter la conscience des gens à la surface; certains me disent qu’après l’avoir lu, ils s’aperçoivent de choses qu’ils n’avaient jamais vues auparavant. Je suis donc assez désespéré, mais sans perdre l’espoir…

Gregory McDonald, Rafael, derniers jours (traduit de l’américain par Jean-François Merle), Fleuve Noir, 191 p., 39 F

Les aventures de Fletch ont été rééditées dans la collection ” J’ai lu” .

La Foire aux longs couteaux est disponible en Série Noire, Gallimard.

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