Entretien avec Rick Bass
Voir aussi La trame, Sur la piste des derniers grizzlis Considéré comme le fils spirituel de Jim Harrison, ce jeune écrivain est né à Forth Worth (Texas) en 1958. Il a élu domicile dans les montagnes du Montana, avec sa femme et sa fille, et consacre le temps que lui laisse son activité d’écrivain à la défense de l’environnement. Géologue de formation, il fut prospecteur de pétrole le long du Mississipi avant d’être remarqué dès son premier livre (Oil Notes, Bourgois). Il s’est imposé en quelques années comme un des écrivains américains les plus originaux du moment: ” Un jour, j’ai quitté le Sud. J’ai démissionné de mon travail et j’ai filé jusqu’au milieu des montagnes. Je n’en partirai plus “… Sa conquête de l’Ouest est d’ordre littéraire.
Lorsqu’on évoque ” l’école du Montana “, est-ce tout bonnement parce que de nombreux écrivains y résident ? Ou pensez-vous qu’on puisse devenir romancier en apprenant à écrire dans un atelier spécialisé, comme on semble le penser aux Etats-Unis ?
Rick Bass : Certains vont dans cette région pour devenir écrivains. Moi, j’y suis allé pour vivre dans la forêt. J’ai découvert la littérature sur le tard, avec Jim Harrison et Thomas McGuane. Un ami libraire, dans le Mississipi, ne cessait de me dire: tu devrais lire ceci, tu devrais lire cela. Légendes d’Automne, de Jim Harrison, a été un choc émotionnel pour moi. Même s’il n’habite pas dans le Montana… Je n’ai pas appris à écrire dans une école. D’ailleurs, pour arrondir mes fins de mois, je pourrais enseigner, mais je n’en ai pas envie. Plutôt que d’école, parlons plutôt de mouvance, de tendance, de communion d’esprit. Génération après génération, les styles changent mais pas le fond. L’amour des grands espaces, la solitude, la beauté de la nature, le ciel… Nous avons le même état d’esprit. Je n’avais jamais lu Jack London ou Henri David Thoreau, avant de me lancer dans l’écriture. Il y a plus de forêts dans le Montana que nulle part ailleurs… Nous ne posons pas la nature autour des personnages, ou les personnages autour de la nature. Personnages et nature ne font qu’un. Quant aux étiquettes, aucun écrivain n’aime être catalogué. C’est une invention de journaliste, pas une stratégie. Je pense pourtant que la meilleure littérature américaine, actuellement, se trouve dans l’Ouest. Je n’apprécie pas trop ce que font les écrivains urbains. Je trouve qu’ils ne s’impliquent pas dans leurs personnages. Nous ne vivons pas dans le même monde.
Vous êtes beaucoup plus connu en France que dans votre pays. Cela vous surprend ?
R. B : (rires) Pas du tout. Je vis dans un grand pays, où il y a beaucoup d’écrivains…et beaucoup de gens qui ne s’intéressent pas à la littérature. C’est intéressant. J’aime l’idée d’être compris par des gens d’une autre culture. Et puis, comme ça, je suis libre. Je n’ai pas un club de fans qui attend mes livres. J’écris sans pression. Je gagne ma vie, sans plus. Je n’ai pas besoin de grand chose pour vivre… Ma maison, dans les bois, l’amour de ma famille. Parfois, je suis obligé d’accepter des petits boulots, je jardine, ou je chasse pour manger. Je devrais donner plus de conférences, mais ça m’ennuie. J’ai été honoré d’être invité au Festival de Saint-Malo. J’ai aimé rencontrer d’autres écrivains avec qui je suis sur la même longueur d’onde. Notamment ceux d’origine indienne. Il y a de grands conteurs chez eux. Notamment des femmes, comme Leslie Marmon Silko (1).
Votre style est clair comme de l’eau de roche, tout comme le thème que vous abordez dans votre dernier livre…
R. B : Merci. C’est difficile d’arriver à cet effet. Mes premiers jets sont mauvais. Dans ma tête, ce n’est pas clair, au début. Sur le papier non plus. A travers cette recherche des derniers grizzlis, je dis: attention, c’est notre propre part sauvage, et notre aptitude à coexister avec la nature, que nous risquons de perdre ! C’est une métaphore. Je participe régulièrement à des protestations pour protéger la nature, contre de grandes sociétés dont le seul but est de faire de l’argent. Des gars débarquent, et font ce qu’on appelle du ” clear-cutting ” (de la coupe sauvage de bois) à coup de tronçonneuse, et s’en vont aussi vite qu’ils sont venus… Ce qui est dingue, c’est que l’histoire se répète. C’est ce dont nous parlions, avec Dan O’Brian et Louis Owens, à Saint-Malo. Avant, c’était les Blancs qui volaient la terre aux Peaux-Rouges. Aujourd’hui, ce sont les multinationales qui expulsent les gens de chez eux… Ces grosses sociétés financent les campagnes électorales des futurs élus, sénateurs et autres… Donc les politiciens, une fois élus, ou réélus, laissent faire ces compagnies. Elles achètent des espaces vierges comme elles achèteraient n’importe quoi. En cela, le Congrès est dangereux parce que tous les sénateurs sont prêts à vendre le pays par parcelle. C’est un cercle vicieux. Mais plutôt que de savoir si le système capitaliste est à rejeter dans son ensemble, je crois que c’est une question de philosophie. Nous, les écrivains du Montana, disons que la nature n’a pas de prix. Ce n’est pas quantifiable. Si les forêts disparaissent, nous ne sommes pas sûrs de les voir renaître un jour. Il faut donc les préserver.
1. Leslie Marmon Silko, Cérémonie, Albin Michel, 1992.Réédition, 1995, 10/18.
Rick Bass, Sur la piste des grizzlis, traduit de l’américain par Gérard Meudal.Hoëbeke, 283 p., 128 F Les autres livres de Rick Bass sont parus chez Christian Bourgois éditeur: Oil Notes; Platte River; le Guet; et Dans les monts loyauté, de 110 F à 120 F
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