Mali, un consensus très discutable

A peine rentrée d’Afghanistan, la France s’engage militairement au Mali. Avec un objectif flou et des perspectives qui le sont tout autant.

En mars 2012, alors que la campagne électorale battait son plein dans l’hexagone, un putsch au Mali mettait le président Amadou Toumani Touré à la porte et accélérait le processus de partition du pays. L’économiste Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS, écrivait alors ceci: «l’aide [ française aux pays du Sahel] demeure affectée en fonction d’intérêts diplomatiques et économiques défendus par le ministère des Finances. Ce dernier privilégie un soutien à l’aide multilatérale ou militaire pour palier au coût des interventions, par exemple en Lybie. Les priorités énoncées par la politique d’aide française ne sont conformes ni aux intérêts des populations africaines ni aux enjeux stratégiques pour la France. Au lieu d’anticiper les facteurs crisogènes, les interventions se font post-conflits par le biais de l’aide humanitaire et par les interventions diplomatiques et ou militaires». Et de conclure son article par un rappel: «Les solutions militaires sont toujours vouées à l’échec si elles ne s’attaquent pas aux causes profondes des conflits armés. Une réorientation de l’aide française et une politique de développement dans les zones les plus marginalisées semble urgente.»

Certes, entretemps, la situation sur place a changé. Fin juin, divers mouvements armés se réclamant de l’islamisme, alliés de circonstance, ont fini par déloger du Nord-Mali les rebelles touareg et ont mis la main sur cette partie du pays pour y exercer un pouvoir très radical. Lapidations, exécutions, etc. Comme le résume l’association Survie «la menace que font peser ces groupes armés sur la population et l’intégrité du Mali est indéniable. Leurs exactions sont connues et ont provoqué la fuite de centaines de milliers de personnes» [[ «La France intervient au Mali et réaffirme son rôle de gendarme en Afrique», communiqué du 14 janvier 2013]]. Personne ne le nie et, de fait, le débat sur la pertinence et les modalités d’une intervention étrangère dans la région pour y éviter que s’instaure un régime criminel, est légitime.

Faut-il pour autant se joindre au consensus qui a favorablement accueilli le démarrage vendredi de l’opération Serval au Mali? «Anticiper les facteurs crisogènes» écrivait Philippe Hugon. C’est précisément ce qui a fait défaut dans cette affaire et, à l’heure ou chacun se félicite de la «légitimité» de l’intervention française voire de sa «double légalité» [[ «Intervention française au Mali: fallait-il y aller ?», par Pascal Boniface sur le site de l’IRIS. ]], on peut à tout le moins se souvenir que la France qui entend y débarquer aujourd’hui en sauveur est très loin d’être une oie blanche dans la région.

Une relation asymétrique

Le Mali et la France entretiennent «des relations étroites et confiantes tant pour des raisons historiques, culturelles (avec notamment la Francophonie) que communautaires (la diaspora malienne en France est très importante)», pérore le ministère des affaires étrangères sur son site web. Un lien, en fait, archétypal de la relation persistante de domination économique entre Paris et ses anciennes colonies; La France est le quatrième fournisseur du Mali (derrière le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la Chine) qui n’est que son 87ème client et son 165ème fournisseur. Et une partie non négligeable des devises étrangères arrivant au Mali proviennent de la communauté immigrée en France dont on ne sache pas qu’elle y est particulièrement bien accueillie et traitée. Cette relation bien plus asymétyrique qu’«étroite» est directement issue de la période de domination coloniale française et de l’indépendance de 1960 à l’issue de laquelle le Mali, comme les autres pays de la région, a signé avec la France une série d’accords léonins.
Bien plus récemment, la France a fait partie, au printemps 2011, sous l’impulsion du flamboyant duo Sarkozy-BHL, des pays majeurs dans l’offensive en Lybie. Une offensive dont l’issue (la chute de Kadhafi) a eu, entre autre, pour effet de ramener au pays des milliers de mercenaires maliens armés et désœuvrés qui ont joué un grand rôle dans la déstabilisation du pays.

Pour ces deux raisons au moins, l’ancienne puissance coloniale a une indéniable part de responsabilité dans la situation actuelle du Mali où perdure aussi une grave crise institutionnelle. Le pays est divisé, l’Etat politique en faillite et les organisations les plus radicales y ont l’oreille d’une partie de la population excédée de voir se succéder depuis des décennies des pouvoirs incapables et/ou corrompus. Tout cela après 50 ans de coopération avec la France. Un bref examen objectif du bilan de la relation franco-malienne devrait donc suffire à délégitimer toute intervention militaire française dans ce pays. D’autant que cette relation s’inscrit dans l’histoire de la Françafrique dont François Hollande a décrété le 12 octobre dernier au Sénégal qu’elle était morte. En fait, l’opération Serval qui permet à la France de se restaurer dans sa mission auto-attribuée de «gendarme de l’Afrique» (Survie) confirme ce que l’on savait déjà: non seulement l’actuel président français n’a pas rompu avec cette histoire mais vu la réaction de la majorité des responsables politiques du pays, il n’a aucune raison de se presser.

Car, à l’exception de la plupart des forces de gauche, le consensus sur la légitimité de l’intervention française est quasi unanime dans la classe politique française. Les partenaires occidentaux – au premier rang desquels la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, qui en matière d’intervention militaire à l’étranger restent les experts incontestés des dix dernières années, avec le succès que l’on sait – la soutiennent également.

Bien sûr, Paris inscrit son intervention dans la résolution 2085 adoptée le 20 décembre dernier par le Conseil de sécurité de l’Onu qui autorise «le déploiement au Mali, pour une durée initiale d’une année, de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA)» et invoque, en appui, les sollicitations de chefs d’Etat de la région. Quant aux objectifs tels que les a définis le président français, samedi 12 à l’issue d’un Conseil restreint de défense, ils ouvrent un large champ des possibles: «préparer le déploiement d’une force d’intervention africaine pour permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale». Mais difficile de croire que la France «ne poursuit aucun intérêt particulier autre que la sauvegarde d’un pays ami et n’a pas d’autre but que la lutte contre le terrorisme». Tout d’abord, on est tenté de voir un objectif politique à usage interne: en décidant de faire tonner la mitraille au Nord-Mali, François Hollande a coché une case importante sur la liste des rôles incombant au Président: celui de «chef des armées». Peut-être pense-t-il, comme Jacques Chirac relançant les essais nucléaires dans le Pacifique au début de son premier mandat, que c’est une figure imposée à tout nouvel hôte de l’Elysée. L’occasion s’est présentée, il l’a saisi, tout le monde l’a salué.

Assumer les conséquences

Des objectifs stratégiques et économiques, ensuite. Comme on l’a encore vu récemment en Algérie, le gouvernement actuel se montre soucieux de pérenniser les intérêts des firmes françaises à l’international, singulièrement dans l’ancien pré carré. Or le Nord du Mali est frontalier du Niger où gisent des réserves d’uranium exploitées par Areva. Pas superflu de s’assurer que cette zone ne restera pas durablement aux mains de groupes qui pourraient d’une façon ou d’une autre compromettre l’exploitation et la sécurité de ces ressources.

Sauf que tout cela pose des questions qui sont elles aussi politique et stratégique. 1 – Pourquoi le Parlement a-t-il été convoqué a posteriori pour valider cette intervention? On est là dans la droite ligne des prédécesseurs de Hollande et il semble que pour le PS aussi, la décision d’engager des troupes à l’étranger est si sérieuse qu’elle ne mérite pas qu’on en débatte au sein de la représentation nationale. 2 – La région du Sahel est particulièrement instable politiquement depuis quelques années et des groupes se revendiquant d’Al Qaeda au Maghreb islamique y détiennent notamment encore sept français en otage. Est-ce le bon moment, après une décennie meurtrière et inefficace de «guerre au terrorisme» au Moyen-Orient, dans un contexte régional mouvant, d’apparaître comme une armée étrangère, isolée de surcroît, qui vient croiser le fer sur la base d’arguments discutables ? 3 – L’intervention militaire va permettre d’infliger des reculs et des défaites aux groupes armés opérants dans la région. C’est déjà le cas et les populations concernées s’en félicitent. Tant mieux. Mais l’une des questions de fond, celle de la montée en puissance des groupes djihadistes dans une région où les Etats sont plus ou moins déliquescents n’en sera pas réglée pour autant. Une fois écartés (provisoirement) les vilains barbus, qui la France soutiendra-t-elle à Bamako? Un « bon » dirigeant qui jamais ne contrariera ses intérêts et l’orientation de son aide? C’est en soutenant de tels hommes de paille en Afrique ou des dictateurs tels ceux, déchus, du Maghreb, que la France a (avec d’autres) participé à faire prospérer dans toute la moitié nord de l’Afrique les discours les plus radicaux et les organisations les plus violentes qu’elle entend aujourd’hui combattre. Comme l’écrit Roger Martelli dans nos colonnes, ce qui est en train de se passer au Mali est à bien des égards une tartufferie.

La situation au Nord Mali ces derniers mois fait écho au chaos somalien des 20 dernières années. En Somalie, où la France est également intervenue samedi pour tenter de libérer un otage. Bilan, un otage non récupéré et probablement exécuté par ses geôliers, un militaire français tué, un autre disparu, une vingtaine de combattants islamistes tués et des annonces incendiaires de tous les groupes islamistes contre la France.
Ce week-end, François Hollande a cru bon de revêtir les habits solennel de «chef des armées» en engageant les troupes françaises sur un terrain très miné. Il va désormais devoir en assumer toutes les conséquences.

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