Un co-fondateur du Parti de gauche claque la porte de son parti. Marc Dolez est un homme estimable. Ce ch’ti, député du Nord depuis 2002, ancien secrétaire de sa fédération, a été une figure attachante d’un socialisme aujourd’hui moribond, qui se targuait de son ancrage ouvrier et qui s’inscrivait, en intentions du moins, dans un réformisme fort, toujours attaché à l’idée de transformation sociale. En 2008, en rupture irrémédiable avec le Parti socialiste, il se lie avec Jean-Luc Mélenchon pour créer le Parti de gauche. Dans un entretien à Libération en date du 19 décembre, il annonce qu’il le quitte aujourd’hui. Son reproche principal : une « outrance du verbe » qui conduit selon lui à « une dérive un peu gauchisante ». Marc Dolez entend rester un « militant actif du Front de gauche », mais ne veut plus assumer une posture politique qu’il juge contraire à sa conception des missions d’une gauche bien à gauche.
Je ne suis pas sûr de partager tous les points de vue de Marc Dolez. Il fait ainsi grief à Jean-Luc Mélenchon de porter davantage de coups au Parti socialiste qu’à la droite. On peut certes discuter la manière de critiquer, comme on a pu le faire naguère à propos du PCF des années 1980-1990. Mais on ne peut ignorer non plus la situation nouvelle qui s’est créée avec le tournant ouvertement social-libéral de l’équipe au pouvoir. Qui veut combattre la droite doit aujourd’hui affirmer que son atout premier est dans la cohérence choisie à l’Elysée et à Matignon. Pour construire des majorités transformatrices nouvelles, le point de passage obligé est la capacité à dire non à cette cohérence, sans barguigner, sans se cacher derrière son petit doigt. Et s’il faut écarter fermement tout isolationnisme « gauchiste », il n’est pas non plus possible de sous-estimer que les formules anciennes de « l’union de la gauche » ne sont plus du tout de rigueur. Rassembler, oui ; mais rassembler pour transformer…
Dolez reproche aussi à Mélenchon sa façon de relier l’écologie au socialisme, estimant qu’elle revient à oublier le « primat de la question sociale ». Or j’ai au contraire le sentiment que, si Mélenchon a un mérite particulier, c’est justement d’essayer d’ouvrir la tradition républicaine et sociale aux questions globales de société que pose la jeune tradition de l’écologie politique. Si je ne suis pas un chaud partisan de « l’écosocialisme », ce n’est pas par dévotion à l’égard du « primat » de la question sociale, mais parce que je ne crois pas que l’addition des références existantes à l’écologie politique et au socialisme suffisent à condenser, de façon assez forte et visible, l’exigence absolue de novation qui concerne toute pensée conséquente de l’alternative. Après le turbulent XXe siècle, il ne sert plus à rien de disputer de la priorité de tel ou tel combat, ancien ou nouveau. Si primat il doit y avoir, c’est à la lutte contre un système global qui entremêle, de façon indissociable, l’exploitation, la domination, la discrimination, l’aliénation et la dégradation des équilibres de l’homme et de la nature. Question sociale, question écologique, question de genre, question démocratique, question de « l’altermonde » : autant de facettes d’un même combat, qui doit s’exprimer haut et fort dans l’espace politique, pour y être le ferment de nouvelles majorités. Ce n’est pas du monocolore, du bicolore ou du tricolore qu’il faut arborer sur nos bannières, mais du multicolore. De l’arc-en-ciel…
Je n’approuve donc pas tout ce que dit Marc Dolez. Mais ce qu’il dit doit être respecté, digéré et positivement traité. Le problème est que le Front de gauche n’a pas de lieu pour le faire : on discute de stratégie politique dans chacune des composantes du Front, mais peu dans le Front lui-même. Tout simplement parce que le Front de gauche n’est pour l’instant statutairement rien d’autre que le cartel des organisations qui le composent. Qui est membre du Front de gauche sans être membre d’une de ses organisations partisanes n’a pas de lieu où il puisse débattre et décider, à égalité avec d’autres. Dépasser cette situation, faire en sorte que le Front soit à la fois un cartel et davantage qu’un cartel, qu’il respecte aussi bien les individus que les structures partisanes : peut-être est-ce l’enjeu majeur pour l’avenir du Front dans les prochains mois. En devenant un simple « membre actif » du Front de gauche, Marc Dolez pose en grand cette question. Grâce lui en soit rendue.
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