Grandes grèves et petits rituels

Et que diriez-vous après la manif du 1er mai de profiter de ce week-end prolongé pour vous plonger dans L’Histoire des mouvements sociaux, de Danielle Tartakowsky et Michel Pigenet? Pour vous convaincre, et parce que le moment nous semble tout à fait opportun, Regards vous propose un article publié le 30 octobre 2012 sur cet excellent bouquin de 800 pages… Une somme, certes, mais qui vaut tous les polars que vous aviez prévus pour ces quelques jours de farniente !

Un Hexagone barré d’une banderole sur laquelle était peint le mot d’ordre « grève ». C’est l’œuvre qui fut choisie pour représenter la France à l’exposition Entropa, inaugurée au cœur du siège bruxellois du Conseil européen en 2009. Pourtant, la France de la première moitié des années 2000 ne se classe qu’au dixième rang des pays d’Europe par nombre de journées individuelles non travaillées. « N’en déplaise aux amateurs de stéréotypes, la singularité française en la matière tient moins dans la fréquence des grèves que dans la répétition, de loin en loin, de mouvements généralisés », soulignent Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky dans l’immense somme qu’ils ont dirigée – plus de 800 pages – sur l’histoire des mouvement sociaux en France. À propos des grèves de 1936, Antoine Prost définit aussi la spécificité du grand mouvement social à la française : « Née dans que leurs foyers où elle peut s’expliquer, la grève déferle, emportant toutes les entreprises (…). C’est un mouvement irrépressible que les organisations ont conscience de ne pas maîtriser. »
Le découpage de cet ouvrage déroule quatre séquences chronologiques de 1814 à aujourd’hui. Depuis les premiers tâtonnements jusqu’aux désaffiliations des quarante dernières années, chacune coïncide avec l’irruption discrète ou au contraire spectaculaire de recompositions, voire de cultures de mobilisations inédites comme ce fut le cas à l’apogée de la centralité ouvrière. « À l’exception de Michelet, les historiens ont longtemps dénié aux catégories populaires la capacité d’exprimer un projet politique autrement que par l’adhésion électorale au contenu de programmes élaborés en dehors d’eux. » Jules Michelet est justement celui qui déclarait ne pas douter, en janvier 1848 : « J’ai la foi, l’attente d’un grand mouvement social ». L’expression « mouvement social », dont la première occurrence remonte à 1823, possède une filiation contestataire que les auteurs resituent dans une histoire politique, syndicale, culturelle, idéologique, religieuse. Foisonnant, ce livre rassemble une multitude de travaux qui retracent et analysent la diversité des modes d’action que la France a connue depuis le début du XIXème siècle. Les formes traditionnelles et marginales, les événements connus et méconnus, les soulèvements spontanés ou organisés s’y enchevêtrent, tissant les fils d’un récit fait de discontinuités et de ruptures. Depuis les grandes grèves syndicales jusqu’à la multiplication des luttes – des femmes, des précaires, des chômeurs, des sans-papiers, des immigrés, des minorités sexuelles, des cités etc. Des dates célèbres (1848, la Commune, 1936, Mai-68, 1995) se juxtaposent à d’autres qui gagneraient à mieux connues. Ainsi, Michel Pigenet analyse le silence qui entoure le conflit social d’août 1953, parmi les plus importants de l’histoire de France, avec à son apogée près de quatre millions de grévistes. « Faute d’une victoire incontestable, à chaud, et en dépit des points marqués ultérieurement, la mobilisation exceptionnelle de l’été 1953 ne sera pas érigée en événement mémorable », explique-t-il.

La lecture de cet ouvrage offre des analyses instructives et des angles parfois surprenants, comme le chapitre consacré à des rites pratiqués dans les années 1820-1848 qui relèvent d’une modernisation du répertoire né dans un cadre urbain. Emmanuel Fureix, montre comment les enterrements d’opposition, les banquets protestataires, les acclamations, sérénades et charivaris politiques ont « fait advenir, de manière fugace et fragile, des formes de souveraineté populaire ». Quant à François Jarrige, il revient sur le « luddisme » qui consiste dans un refus de la mécanisation, avec la destruction des machines. « La référence est utilisée pour stigmatiser l’archaïsme supposé du peuple et son incompréhension à l’égard des lois de l’économie », analyse l’auteur. Voici donc un livre, destiné à devenir un ouvrage de référence.

Histoire des mouvements sociaux en France. De 1814 à nos jours, de Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky (dir.), éd. La Découverte, 810 p., 32 euros (à paraître le 8 novembre).

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