Mais, où trouver la gauche américaine ?

Mais, où trouver la gauche américaine ?

Question saugrenue tant celle-ci ne s’est jamais structurée en forme partidaire. Pourtant, elle existe et a été influente durant trois épisodes de l’histoire américaine : l’abolition de l’esclavage, le New deal et la contestation multiforme des années 1960.

Difficile d’appréhender la réalité de la gauche aux Etats-Unis tant elle ne s’est que très rarement et marginalement inscrite dans une réalité partidaire. Il n’est pas non plus possible de réduire la gauche américaine à une fraction du parti démocrate, d’autant que ce parti n’a pas toujours été à la gauche de son rival, le parti républicain. Définir une gauche américaine et chercher à lui donner un contenu, tel est l’objectif du livre d’Eli Zaretsky, « Left, Essai sur l’autre gauche aux Etats-Unis ».

L’auteur va défendre ici une thèse pour le moins osée : non seulement la gauche américaine existe mais elle a été indispensable à ce pays pour se redéfinir à des étapes cruciales de son histoire. Trois séquences montrent l’émergence de cette gauche dans la vie politique : l’abolition de l’esclavage, le New deal et la contestation multiforme des années 1960. Les combats menés par la gauche durant ces différents tournants se complètent et s’articulent les uns aux autres autour d’un commun dénominateur : l’égalité. Si la révolution américaine s’est faite sur le thème de la liberté, celle-ci ne peut avoir de contenu réel qu’à partir du moment où cette liberté est une réalité pour tous. C’est ici que se noue une articulation bien particulière entre la gauche et le libéralisme dans l’histoire américaine : « sans la présence d’une gauche, le libéralisme s’alanguit et se dénature ; sans le libéralisme, la gauche tend au sectarisme, à l’autoritarisme et à la marginalité ».

On voit apparaître les premières formes d’expression d’une gauche politique avec le mouvement abolitionniste qui militait pour l’interdiction de l’esclavage dans la totalité des Etats. Si seuls les Etats sudistes pratiquaient l’esclavage, les abolitionnistes étaient les seuls à défendre la fin de cette servitude sur la simple base de l’égalité de tous les individus quelle que soit leur race. C’est ainsi qu’ils défendaient le principe des mariages mixtes et mettaient en pratique l’égalité par des réunions auxquelles noirs comme blancs participaient. Même si les Etats du nord ne pratiquaient pas l’esclavage, la classe politique était encore loin d’accepter le principe d’égalité entre les races. C’est pourtant cette action des abolitionnistes qui fera bouger la société américaine, favorisera la conquête du pouvoir par le parti républicain d’Abraham Lincoln en 18601, laquelle précipitera la sécession des Etats du Sud.

Lors de la crise de 1929, il est apparu que le libéralisme américain était menacé dans ses fondements même par la main-mise des trusts sur l’économie. Cette gauche égalitaire se reformera alors autour d’un Front populaire associant syndicats, chômeurs, petits exploitants agricoles, forces politiques socialiste et communiste. Cette crise exigeait, pour reprendre l’expression de Franklin Roosevelt « une reformulation de nos valeurs » qui passait par un rôle accru de l’Etat dans la vie économique. C’est la forte présence de la gauche et du Front populaire qui donnera le caractère social au New deal dans le cadre de la victoire du parti démocrate en 1933.

Une troisième émergence de cette gauche aura lieu durant les années 1950 et 1960 sur toute une série de thèmes ayant toujours comme point commun la question de l’égalité : fin des discriminations raciales, droit des femmes, mouvement homosexuel. Le refus de la guerre du Vietnam favorisera une mobilisation sans précédent des campus américains. La Nouvelle gauche saura questionner le pays sur le droit que peut s’arroger une grande puissance de massacrer un peuple donnant ainsi une nouvelle dimension à ce combat pour l’égalité. Cependant, à l’inverse des gauches précédentes qui ont réussi à donner une issue politique à la crise d’identité des Etats-Unis, cette Nouvelle gauche reculera à partir de l’élection du républicain Richard Nixon en 1968 et durant la montée en puissance du néolibéralisme.

Pourtant, les thèmes abordés par la Nouvelle gauche ne cesseront de structurer le débat politique durant les décennies qui suivront. Le mouvement actuel Occupy Wall Street, ne serait-il pas dans la continuité de cette Nouvelle gauche ? Si cette Nouvelle gauche a été incapable dans le passé de faire, à l’inverse de la seconde gauche du New deal, le lien avec la majorité de la population, est-ce que la faillite béante de la financiarisation néolibérale ne va pas permettre à Occupy Wall Street de renouer avec le salariat ? Telle est la thèse que défend ici l’auteur.

Ouvrage passionnant qui nous permet d’appréhender cette gauche si particulière pour le lecteur européen. Par contre, à aucun moment, la question de savoir pourquoi la gauche n’émerge pas sous une forme partidaire n’est vraiment abordée. Pourquoi a-t-elle servi de réservoir de voix au parti républicain puis au parti démocrate et n’a-t-elle pas pu se structurer en parti indépendant ? Est-ce une question purement institutionnelle ou la conséquence de cette tension permanente entre libéralisme et égalité qui caractérise la vie politique américaine ? Question qu’on ne peut que continuer de se poser, d’autant qu’elle commence aussi à être d’actualité de notre côté de l’Atlantique.

Left, Essai sur l’autre gauche aux Etats-unis, de Eli Zaretsky, Editions Seuil, 298 p., 20 euros.

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