Dans Marseille, sous les bombes et les rafales, la question sociale

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Les journalistes travaillant à Marseille doivent-ils demander le statut de reporter de guerre? Si l’on en croit la surenchère des discours politique et médiatique ces dernières semaines, la question se pose. Sinon, celui de rubriquard spécialisé question sociale semble plus pertinent…

« Aujourd’hui face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n’y a que l’armée qui puisse intervenir ». (Samia Ghali, le 30 août); « Tout Marseille doit être en zone de sécurité prioritaire » (Jean-Claude Gaudin, le 31 août); « Une ville en très grande perdition qui a besoin d’une réponse exceptionnelle de l’Etat » (Manuel Valls, dimanche 2 septembre); « Le gouvernement au chevet de Marseille, rongée par les violences » (Lemonde.fr, 6 septembre).
C’est peu dire que la mort, mercredi 29 août au soir d’un homme de 25 ans, tué par une rafale de kalachnikov dans le 14ème arrondissement de Marseille, a déclenché une hallucinante course à l’échalote pour élire « qui qui dira le plus fort qu’ici c’est pire que Beyrouth ».

Le 6 septembre, un comité réunissant une quinzaine de ministres potasse un plan global d’action pour « sortir Marseille de ses difficultés ». Dans la foulée, le premier ministre se rend dans la ville, les 10 et 11 septembre, pour y rencontrer élus et acteurs de la société. Bref, depuis quelques semaines, Marseille est sous les bombes. En tout cas médiatiques. Avec – c’est toujours ça le problème des bombes -, des dégâts collatéraux mal maîtrisés. Par exemple la naissance d’un tourisme de guerre.

Fin août, sur le Cours-Julien. Discussion avec le patron d’un petit restaurant, ancien travailleur social dans les quartiers Nord: « Cet été, quelques touristes sont passés. Beaucoup m’ont parlé de la situation sécuritaire, de ces morts par balles… Un peu comme s’ils venaient se donner le frisson des vacances. J’ai eu l’impression qu’ils allaient envoyer des cartes postales à leur famille et leurs amis en leur disant « moi cet été, j’ai pris des risques, je suis allé dans une zone de conflit: Marseille »… ». Et le restaurateur de conclure par un sourire désabusé. En rire ou en pleurer?

Il ne s’agit pas de contester que Marseille est endeuillée par de violents règlements de compte, singulièrement ces dernières années (« A Marseille la vague des règlements de compte »). Ni que le rythme de ces règlements de compte est supérieur à la moyenne nationale : en 2011 sur les 57 personnes tuées en France dans ce type d’affaire, 17 l’ont été dans les Bouches du Rhône.

Pour autant, l’emploi de « Marseille » pour géolocaliser ces violences, s’il répond à l’un des marqueurs historiques – « vendeur » d’un point de vue médiatique – de la ville, celui du banditisme, est inexact. Ce n’est pas Marseille dans son ensemble, une ville très étendue, qui est « gangrénée par la violence », mais certains de ses quartiers, où s’écharpent des bandes et/ou individus actifs sur des marchés de l’économie parallèle, notamment celui de la drogue. Ces quartiers sont les quartiers nords (et celui de la Cayolle, ex-bidonville demeuré l’un des rares ilôts de pauvreté à la lisière des quartiers sud, plutôt aisés), les plus pauvres et délaissés de la ville, les plus mal desservis par les transports en commun, les moins bien dotés en infrastructures, ceux où les taux de chômage battent des records [[Pour un aperçu plus détaillé de l’état de ces quartiers, lire « Marseille, quartiers nord », l’article de Maurice Lemoine paru dans Le Monde diplomatique de septembre 2012]]. Et caetera. Et si les victimes de ces règlements de compte tombent parfois chez les riches, ils sont pour l’immense majorité d’entre eux issus de ces quartiers populaires. Nulle rafale de kalach à Périer ou au Roucas Blanc, aucun fils d’avocat, ni même d’enseignant retrouvé brûlé dans sa voiture…

Lors de la Coupe du monde de football 2010 en Afrique du Sud, on nous avait bassiné avec l’insécurité régnant dans « le pays le plus violent du monde ». Oubliant juste de dire que 80 % des crimes avaient lieu dans les townships et que la majorité des victimes étaient des Noirs pauvres. Il n’est pas inutile de rappeler que, à Johannesburg comme à Marseille, les violences urbaines sont généralement liés à l’injustice économique et sociale. Et que les premières victimes en sont les pauvres, les rélégués, les banlieusards, les enfants des cités.

De ce point de vue, la visite d’Ayrault aura au moins eu le mérite de remettre sur l’établi la question centrale des inégalités sociales. Marseille est la ville la plus clivée de France. Certains chiffres le rappellent: 47 % des enfants marseillais vivent sous le seuil de pauvreté (942 € par mois en 2012) contre 24 % au niveau national. Et en 2007, les 10 % des Marseillais les plus riches déclaraient 14,3 fois plus que les 10 % les plus pauvres, un écart entre bas et hauts revenus qui fait de Marseille la ville la plus inégalitaire de l’hexagone (lire l’article de Louise Fessard sur Mediapart). La plus « tiers-mondisée » n’en déplaise à son maire dont les efforts pour donner à voir une cité une et indivisible (Marseille la provençale, avé l’accent) servent surtout à gommer les disparités économiques et sociales pourtant criantes.

Ce n’est donc pas d’une attention morbide et malsaine aux affres tragiques du banditisme local dont a besoin la ville mais d’une considération politique de la question sociale. Les pistes de travail lancées à l’issue des rendez-vous ces derniers jours sont nombreuses: renforcement des effectifs de police, des mesures judiciaires, du taux de pré-scolarisation des plus jeunes, instauration de zones de sécurité prioritaire, refonte de la politique de transports, perspective d’une grande métropole, etc. Dans le lot, certaines relèvent de l’approche sécuritaire très prisée de l’équipe précédente qui, comme l’a rappelé le sociologue Laurent Mucchielli, ont fait la preuve de leur inefficacité. D’autres semblent mieux prendre en compte la complexité et la spécificité de la situation marseillaise et méritent donc d’être débattues sereinement. Et puisque il s’agit aussi d’économie souterraine, ajoutons-y l’intéressante contribution au débat de l’ancien correspondant de Libé à Marseille.
Et finissons-en avec les surenchères sécuritaires. On ne sait que trop à qui elles profitent, et Marseille n’a pas besoin de charognards.

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