Hasard des sorties cinéma, La Dette, et Fear of Falling,
deux premiers films polonais, explorent le même thème,
celui des relations intimes entre un fils et son père. Deux
trames narratives similaires, aux traitements esthétiques
complémentaires, desquelles surgissent les fantômes
des années noires de la Pologne rouge. Salutairement
dérangeants.
À l’Est du nouveau
Il faut tout d’abord reconnaître que la Pologne, depuis la
disparition de Krysztof Kieslowski, semblait quelque peu
sortie des écrans radars du cinéma d’auteur. Car malgré
le formidable et récent retour derrière la caméra de Jerzy
Skolimowski avec ses deux films crépusculaires (Quatre jours
avec Anna en 2008 et Essential Killing en 2010), avouons
ici que les dernières réalisations historico-patriotiques
d’Andrzej Wajda (Pan Tadeusz, en 2000, Katyn en 2007)
nous avaient laissés, nous cinéphiles (et hommes), de
marbre… Ainsi, la découverte concomitante de deux jeunes
réalisateurs d’une quarantaine d’années, Rafael Lewandowski
et Bartosz Konopka, et de leurs premiers longs métrages
de fiction, La Dette et Fear of Falling, s’avère d’ores et déjà
comme une (ou deux) bonne(s) nouvelle(s) pour le cinéma
polonais et européen.
Du documentaire à la fiction
Né en 1969 d’une mère française et d’un père polonais, Rafael Lewandowski, bien que diplômé en réalisation à
la Fémis, commence sa carrière dans le documentaire en
France et Pologne. En 2005, à l’occasion des 25 ans de
Solidarnosc, il réalise le portrait de quatre enfants d’anciens
militants du célèbre mouvement syndical, quatre trentenaires
n’ayant conservé finalement que très peu de souvenirs de la Pologne placée sous le régime de l’état de guerre. Un
constat qui devient vite la principale source d’inspiration de
La Dette. À cette époque (2007), les deux frères jumeaux
Lech et Jaroslaw Kaczynski, élus de la droite réactionnaire
alors au pouvoir à Varsovie, décident de renforcer la loi dite
de « lustration » votée dix ans auparavant, qui fait obligation,
pour environ 700 000 Polonais, de déclarer ouvertement leur
collaboration avec le régime policier-bureaucratique en place
de 1945 à 1989, que cette collaboration ait été volontaire
ou contrainte. Pendant que la Pologne se divise sur cette
nouvelle législation, Rafael Lewandowski, lui, met la dernière
main au scénario de La Dette. Soit Pawel, jeune polonais, dont
le père, Zygmunt, ancien mineur, meneur de grève, et héros de
la lutte syndicale de Solidarnosc, se voit accusé d’avoir été la
taupe de la police politique. Par ricochet la responsabilité du
paternel est aussi engagée dans l’assassinat au début des
années 1980 de sept mineurs grévistes par la milice.
Pour autant, Rafael Lewandowski présente un portrait
aussi juste que possible, c’est-à-dire documentarisé, de
la Pologne contemporaine. Ainsi, loin de l’idéologie de la
réussite financière d’un pays désormais intégré à l’Union
européenne, les personnages principaux du film sont avant
tout des précaires, nomades économiques, effectuant chaque
semaine le trajet vers le nord de la France afin d’alimenter
les commerces de vêtements vendus au poids de Varsovie.
De (beaux) salauds
de Pologne
Avec, ici comme là-bas, le même
ciel bas, la même obscurité pour
éclairer leur travail quotidien. Sur
place, difficile alors de distinguer
ce qui a changé en 30 ans. Certes,
la jeunesse polonaise du film rêve
d’automobiles allemandes, mais
sans se leurrer pour autant sur la
difficulté à s’en payer une. Quant
à la bureaucratie terne de l’époque
où le général Jaruselski contrôlait
le pays, Rafael Lewandowski nous
suggère ironiquement que malgré
le changement de régime, il s’agirait
d’un invariant national. De fait, sa
vision du Solidarnosc d’aujourd’hui
ressemble à celle d’une
organisation d’anciens combattants
et/ou de jeunes apparatchiks,
complètement fossilisée…
Pologne année zéro ?
Cette représentation « non
enchantée » de la Pologne
d’aujourd’hui, Bartosz Konopka, en livre en version plus sombre encore. Dans Fear of Falling,
cet ancien documentariste, passé par l’école de cinéma de
Kieslowski, s’attache aux relations tendues entre un autre
fils, Tomek, journaliste vedette d’une chaîne de télé, icône
parfaite de la réussite professionnelle selon les canons de
l’Europe libérale, et son père, cette fois-ci psychotique.
Si le sous-texte « politique » n’est pas affirmé en tant que
tel, parmi les fantômes qui hantent le paternel à la dérive
se trouvent en bonne place « ces salauds de rouges ». Il
faut dire aussi que la vision que Bartosz Konopka donne
de l’institution psychiatrique, dans laquelle les séjours du
père sont réguliers, fait atrocement penser à une prison
bureaucratique, semi-autoritaire et kafkaïenne, avec une
infirmière-commissaire du peuple patibulaire mais presque…
Comme si, là aussi, rien n’avait véritablement changé.
Ici, encore plus que dans le film de Rafael Lewandoski,
le pays semble désert, rythmé ça et là par les silhouettes
spectrales des chevalets de mines à l’abandon. Là encore,
on retrouve le motif visuel des autoroutes flambant neuves,
désertes, traits d’union (européenne) depuis les immeubles
« socialistes » jusqu’aux résidences « libérales ». D’un
terrain vague à un autre… Dans un cas comme dans l’autre,
on remarque l’utilisation d’images super 8 sur lesquelles
apparaît à chaque fois le même trio idyllique papa-mamanfiston
avec moustaches patriarcales et pull jacquard très
« pays frères » de la fin des années 1970, sans que cela soit
perçu comme une facilité. Plutôt une nostalgie paradoxale,
une « ostalgie » finalement.
Filiations
Le sentiment qui domine alors c’est celui d’assister,
40 ans après le processus de remise en question des
pères allemands de la Seconde Guerre mondiale par une
génération de jeunes cinéastes (Rainer Fassbinder, Wim
Wenders, Volker Schlöndorff) des années 1960/1970, à la
même exigence salutaire de la part de cinéastes voisins,
cousins polonais, à interroger la génération précédente ainsi
que son histoire officielle (les méchants communistes vs les
bons syndicalistes de Solidarnosc). Pour Mark Edwards,
le producteur français de Rafael Lewandowski c’est aussi
du côté de Costa Gavras et de ses deux monuments
politiques Z et L’Aveu que l’on peut aussi aller chercher une
filiation cinématographique… En tout état de cause ce qui domine dans l’un et l’autre film, ce qui fonde leurs qualités
intrinsèques, c’est l’absolue nécessitée pour chacun des
réalisateurs de mettre en images et en sons ce portrait
invisible de la Pologne d’aujourd’hui.
Formes
Parfois expérimental dans son traitement visuel et sonore,
Fear of Falling de Bartosz Konopka paraîtra à la fois plus
radical et peut être plus séduisant que celui de La Dette,
de facture plus classique. Pour autant, et par-delà ce qui
vient d’être dit, le film de Rafael Lewandowski captive aussi
par son attention portée à une Pologne méconnue, celle de
la diaspora installée en dans le Nord et le Pas-de-Calais,
principalement depuis la fin des années 1920, la « Polonia »
française. C’est là-bas, c’est-à-dire ici, que Zygmunt, le père
mis en cause, vient se réfugier, au sein de cette communauté
qui tout au long des années 1980 mobilisa les siens de
façon presque autoritaire en faveur de Solidarnosc. Alors
que l’on pensait l’assimilation des Polonais de France totale
depuis deux générations, Rafael Lewandowski donne à voir
la survivance d’un folklore désuet,
anachronique. Tandis que Rafael
Lewandowski se demande s’il est
possible de racheter une faute
sans en commettre une autre et
que reviennent alors à la mémoire
du spectateur certaines images du
décalogue de Kryzstof Kieslowski,
Bartrosz Konopka choisit in fine
d’offrir une échappée belle à
ses protagonistes afin de leur
permettre de vaincre cette peur
de la chute, cette fear of falling
qui manifestement, d’un film à
l’autre, hante une bonne part
de l’inconscient polonais. Dans
les deux cas, le résultat mérite
amplement d’en être l’amical
témoin et le spectateur bienveillant.


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