Cheminer dans la pensée critique

Cheminer dans la pensée critique

Dans son dernier livre, Où est passée la critique sociale ?, Philippe
Corcuff nous ouvre la porte de son atelier personnel. Dessinant des
passages sur la carte des pensées critiques, il fait émerger
une nouvelle figure d’intellectuel engagé.

« En ce début
de XXIe siècle,
nombre de militants
et d’intellectuels
critiques
apparaissent pris dans un certain
brouillard
», constate le sociologue
et philosophe Philippe
Corcuff. « Hésitants, écartelés
entre la nostalgie d’un passé
fantasmé et la soumission
pratique aux scintillements
de l’immédiat, il semble bien
leur manquer quelque chose
comme une boussole (…) mobile.

» Étrange expression que
celle de « boussole mobile », à
l’image du cheminement que
propose l’auteur d’Où est passée
la critique sociale ? Penser
le global au croisement des
savoirs
. Admettre les tensions,
produire des télescopages,
dessiner des passages… Voici
donc un livre qui croise savoirs
universitaires et mouvements
sociaux, sociologie et philosophie,
concepts et enquêtes
empiriques, connaissances savantes
et cultures ordinaires. Y
cohabitent Charles Aznavour et
Walter Benjamin, Wittgenstein
et Al Pacino, Emmanuel Lévinas
et Eddy Mitchell, Michel
Jonasz et Judith Butler, Quentin
Tarentino et Daniel Bensaïd
(auquel le dernier chapitre rend
hommage). Soucieux de « nettoy[er] la tuyauterie critique »,
Corcuff file la métaphore du travail
manuel contre la perspective
élitiste du chercheur artiste,
« les mains dans le cambouis
du laboratoire empirique des
sciences sociales
». Le terrain
a été défriché par d’autres, tel
Bernard Lahire dans Monde
pluriel. Penser l’unité des
sciences sociales,
ou encore
Razmig Keucheyan dans Hémisphère
gauche. Une cartographie
des nouvelles pensées
critiques
. Le premier relevait
l’existence de préoccupations
communes à l’ensemble des
sciences sociales, invitant les
chercheurs, confrontés à un
processus d’hyperspécialisation
scientifique, à élargir leur
champ de vision. Le second
pointait une similitude entre
toutes les familles de penseurs
critiques qui, loin de se pencher
sur « des aspects limités de
[l’ordre social], comme l’instauration
d’une taxe sur les transactions
financières, ou telle
mesure relative à la réforme
des retraites
», le remettent
« de façon globale ».

Clivages

L’auteur a choisi de braquer le
projecteur sur un problème qui
traverse l’espace de la critique
sociale. Comment penser
conjointement un monde pluriel
et un espace commun ? Deux
tentations coexistent en effet
chez les philosophes et les
sociologues : « La nostalgie
du fantôme de la “totalité” qui
consiste à “vouloir tout saisir
d’un réel fonctionnant comme
un tout” et l’émiettement infini
du sens, propice au relativisme
extrême d’un “tout se vaut”, voire au nihilisme
». Philippe
Corcuff ne croit plus en la
première et refuse la seconde.
Ouvrant des voies décalées,
nées de la confrontation de
différents courants de pensée,
il s’efforce de penser « un
global qui ne prétende pas au
total. C’est-à-dire la possibilité
d’une vision générale d’un
monde pluriel plutôt que la
connaissance totale d’un
monde entièrement cohérent
».
Décidé à se coltiner le trouble
théorisé par Judith Butler, il
ne renonce pas pour autant
à sa quête de repères. Des
repères qu’il sait instables et
fragiles, soumis aux hasards
et aux bifurcations : « Une
rencontre fortuite ouvre la
possibilité à un passé enfoui
de trouver un autre sentier
vers l’avenir, un nouvel amour
pour Aznavour, une révolution
pour Benjamin.
»

De la porte entrebâillée de
son atelier personnel, parsemé
de traits autobiographiques,
on peut le voir avancer dans
le champ des idées. Livrant
les clés de sa boîte à outils
scientifique, il a choisi Proudhon
contre Hegel. Plutôt que
de chercher à dépasser les
contraires, il les met en tension
jusqu’à trouver le point
d’équilibre, s’inspirant en cela
du théoricien anarchiste pour
qui « l’antinomie ne se résout
point, mais (…) indique une
oscillation ou un antagonisme
susceptible simplement d’équilibre

». Sa réflexion chemine
au gré de clivages comme
celui qui oppose deux figures
– Pierre Bourdieu et Jacques
Rancière – entre lesquelles il
se glisse. L’histoire est connue.
Le philosophe de l’émancipation
reproche au sociologue de
la domination d’avoir enfermé
les opprimés « dans les cages
de fer de la domination
». Mais
lui-même, en partant de l’égalité
entre tous plutôt que des
inégalités, ne sous-estime-t-il
pas les contraintes oppressives
qui pèsent sur les individus ?
De limites en écueils respectifs,
l’auteur en vient à formuler
une question essentielle : comment
articuler le pessimisme
de la critique et l’optimisme
d’une visée émancipatrice ?
Une enquête de terrain qu’il a
menée auprès de deux caisses
d’allocations familiales (CAF),
dans les années 1990, vient
ici en renfort des concepts.
De part et d’autre du guichet,
les corps et les mots disent
une différence. Une agent
d’accueil : « Je suis quand
même en position de force ;
l’allocataire vient en position
de demande.
» De fait, les allocataires
« s’adaptent physiquement
à l’univers administratif
»,
constate Corcuff. Toutefois,
confrontant cette observation
à la notion de « responsabilité
pour autrui » puisée chez
Emmanuel Lévinas, il nuance.
La notion de domination ne
suffit pas, selon lui, à définir les
relations qui se nouent au sein
de l’institution. D’une part, les
usagers peuvent faire preuve
d’une « soumission tactique »,
mimant la docilité pour ne pas
se mettre à dos le service,
voire pour obtenir un traitement
plus rapide de leur dossier. Ils
ne sont donc pas aussi passifs
que leurs comportements
pourraient le suggérer. D’autre
part, « la civilité, la coopération,
le sens de la justice, l’amour,
l’amitié, la compassion, la familiarité,
certaines passions
», constituent ponctuellement
« autant de rapports au monde
situés dans les limites du
champ de vision des lunettes
sociologiques de la domination

». À la CAF, au Pôle emploi
ou à l’hôpital, il est donc des
liens qui ne relèvent pas du
face-à-face entre dominant et
dominé. « Inégalité et compassion
: voici deux dimensions,
non exclusives l’une de l’autre,
qui s’expriment, à des degrés
divers et dans des situations
différentes
», analyse l’auteur.
L’enquête sociologique ferait
donc signe, selon lui, « du côté
d’une politique émancipatrice
».

Troisième figure

L’utopie, l’ailleurs, l’inattendu…
Voilà qui est aussi essentiel
que la critique de l’ordre du
monde pour ce chercheur,
membre du NPA et du conseil
scientifique d’Attac. Il redessine
les contours de la figure
d’intellectuel engagé. N’en
déplaise à Nathalie Heinich,
qui revendique la neutralité en
sociologie, Max Weber était
moins catégorique qu’elle.
Favorable au recrutement d’un
anarchiste comme professeur
de droit, il estimait que ce point
de vue « situé en dehors des
conventions et présuppositions
qui paraissent si évidentes à
nous autres, [pouvait] lui donner
l’occasion de découvrir dans
les intuitions fondamentales de
la théorie courante du droit une
problématique qui échappe à
tous ceux pour lesquels elles
sont par trop évidentes
». Mais
c’est dans les pas de Merleau-
Ponty que Philippe Corcuff
met les siens. Le philosophe
lui permet de récuser deux
figures. Celle du savant
apolitique, car étant « d’abord
au monde avant de réfléchir
sur lui
», le non-engagement
apparaît « illusoire ». Mais aussi
celle de l’intellectuel engagé
dans l’instant, événement
après événement. Entre les
deux, s’esquisse un troisième
visage, tout en fragilités,
sensible aux ambiguïtés sans
perdre de vue la vérité. « La
caresse ne sait pas ce qu’elle
cherche. Ce “ne pas savoir”,
ce désordonné fondamental
en est l’essentiel
», écrivait le
philosophe Emmanuel Lévinas.
Bousculant le lexique des
gauches, cette image de la
caresse distille une modestie
propre au tâtonnement dans les
traditionnels rapports de force.

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