Malalai Joya « Le peuple afghan est pris en otage »

Malalai Joya, exclue du parlement afghan en 2007, est une figure de la scène politique nationale. Alors que le pays élisait ses députés le 18 septembre, elle dénonce les arrangements de Karzaï avec les talibans, appelle au départ des troupes alliées et regrette l’absence de soutien aux démocrates.

Pour quelles raisons avez-vous décidé de ne pas vous présenter aux élections législatives du 18 septembre ?

Depuis les dernières présidentielles, les Afghans ont adopté un dicton : « L’important n’est pas celui qui vote, l’important c’est celui qui compte. » Cela prévaut toujours en Afghanistan et malgré les efforts entrepris par la communauté internationale pour éviter les fraudes, il est inutile de nourrir de faux espoirs. Le nouveau président de la Commission électorale indépendante est un responsable religieux allié au mouvement de l’Alliance du nord. En raison de ma position très critique vis-à-vis du commandant Massoud et de ses successeurs, je n’ai aucune chance de gagner.

Je garde des contacts étroits avec les activistes qui me soutiennent. Je rencontre les gens chez eux, ils m’invitent dans leur maison afin que je puisse continuer mon travail, car je ne peux pas avoir de bureau ou de siège officiel. Je dois assurer moi-même ma sécurité. Mes positions n’ont pas changé. Et si j’ai perdu la tribune du parlement, en retour, j’ai gagné de nombreux soutiens, y compris le soutien de la rue.

La jirga de la paix (1) tenue début juin à Kaboul a permis d’engager officiellement des négociations avec les talibans. Est-ce une bonne solution ?

Ayant été chassée du parlement en 2007, je n’étais pas autorisée à y assister. La sénatrice de la province de Farah, Belqis Roshan était présente. Le dernier jour, elle a voulu prendre la parole et demander si le peuple pardonnait aux chefs de guerre présents leurs crimes et leurs erreurs passées. Le président Karzaï ne l’a pas laissée parler. En fait, au nom de la paix, Karzaï s’est servi de cette assemblée pour faciliter l’entrée de nouveaux chefs talibans au sein du gouvernement.

Des figures importantes de l’islamisme radical occupent déjà des sièges d’élus. Comme le mollah Abdul Salam Rocketti, aujourd’hui membre du parlement qui a été un commandant taliban. Ou Mohammad Hasan Rahmani, ancien gouverneur de la province de Kandahar sous le régime taliban, et aujourd’hui sénateur. En tout, depuis cinq ans, 34 membres du parlement sont des sympathisants proches du fondamentaliste Gulbuddin Hekmatyar. Par le passé, les Américains ont eux-mêmes renforcé les talibans avant de vouloir les éliminer. Aujourd’hui, ils leur tendent à nouveau la main.

Mais cette fois, la communauté internationale s’est servie de Karzaï pour aller plus loin dans les négociations puisque certains responsables d’actes terroristes ont été retirés de la liste noire établie par l’Otan et les Etats-Unis.

En quoi le retrait des troupes américaines améliorera-t-il la situation du peuple afghan ?

Mon peuple est pris en otage entre deux ennemis très puissants. Ceux venus du ciel qui, sous prétexte d’éradiquer les talibans, bombardent chaque jour de nombreux civils. Et ceux agissant sur le terrain, les talibans et les seigneurs de la guerre, qui continuent à terroriser le peuple (2).

Les Afghans dépérissent et nous n’attendons plus rien de bon des alliés et des Etats-Unis. Ils compliquent nos luttes et ne font que renforcer l’esprit de résistance. Si les troupes étrangères partent, nous nous retrouverons face à un seul ennemi et, pour ma part, je préfère qu’il en soit ainsi.

Existe-t-il aujourd’hui une alternative politique à la situation qui prévaut au sommet de l’Etat afghan ?

Théoriquement, une alternative est possible puisque il existe d’authentiques démocrates. Mais ils n’ont aucun soutien et doivent mener leurs activités dans l’ombre. Ils sont exclus de tous les débats publics, ce qui limite leurs chances d’être entendus. Beaucoup d’Afghans, par exemple, pensent que je vis à l’étranger et cette rumeur découle de la propagande des médias nationaux. Il y a en Afghanistan plus de 20 chaînes de télé. Une seule est publique, toutes les autres sont privées et appartiennent à de hauts membres du gouvernement : le général Dostom, récemment rétabli chef d’état-major de l’armée afghane alors que la communauté internationale l’a reconnu responsable de massacres sanglants et arbitraires ; Yunus Qanuni, président de l’assemblée nationale ; le maréchal Fahim ; Ismaël Khan… Tous ces chefs de guerre ont chacun leur propre chaîne de télé.

Face à cela, les démocrates doivent dès à présent s’unir, sans quoi ils risquent de disparaître de la scène politique. Quelques-uns parmi eux vont rester dans le nouveau parlement. Mais ils y serviront malgré eux à justifier le show démocratique d’une instance qui va rester dominée par la corruption et le népotisme.

Propos recueillis à Kaboul par Elisabeth Cosimi

[[(1) Assemblée traditionnelle réunissant les représentants des tribus et de la société civile.
]](2) Selon un rapport de la Mission d’assistance des nations-unies en Afghanistan (Manua) du 10 août, le conflit a fait 3 268 victimes civiles (morts et blessés) au cours des six premiers mois de 2010. Les « éléments ntigouvernementaux » seraient responsables de 2 477 d’entre elles (en hausse de 53%) et les forces gouvernementales de 386 (en baisse de 30%).

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