GRANDE-BRETAGNE

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Quelque part au sud de Londres…, La preuve par la British Petroleum La Grande-Bretagne devient le ” modèle ” socio-économique en Europe. Brillants ” fondamentaux “, chômage en baisse, etc. Est-ce l’exemple à suivre ?

A prendre un à un les paramètres habituels pour juger de la santé d’une économie – produit intérieur brut (PIB), évolution de la production industrielle, taux de chômage, etc., concernant la Grande-Bretagne, il n’y a vraiment pas de quoi crier au miracle. Certes, le FMI et l’OCDE ont vivement félicité le Royaume Uni pour ces résultats. La progression du produit intérieur brut (PIB) qui fut de 4.% en 1993-1994 restait de 2,2 en 1996. L’inflation demeurant faible, à 2,8% en 1996. Cependant, ce pays connaît des variations brutales, avec une alternance beaucoup plus prononcée qu’en France de phases d’expansion et de récession. En 1991, le PIB avait ainsi reculé de 2,4% ! Ceux qui en vantent le ” miracle ” affirment que la Grande-Bretagne connaît un véritable renouveau. Si l’on s’attache à sa qualité on observe qu’il n’y a pratiquement plus de groupes industriels anglais. Ils sont Japonais, Américains et même Allemands, puisque BMW a absorbé le dernier producteur britannique Rover. Le groupe japonais Nissan destine à l’Europe 95% de sa production réalisée au RU. La Grande-Bretagne est devenue une plate-forme à exporter vers l’Europe. Elle le doit aux dix huit années de conservatisme, sous Margaret Thatcher d’abord, puis sous John Major. Ils ont attiré les investissements étrangers et, dans le même temps, affronté brutalement leur classe ouvrière pour obtenir une meilleure valorisation du capital financier. C’est ce qui a contribué à attirer les capitaux étrangers. Ils ont baissé radicalement les impôts sur les sociétés et attaqué de front tous les acquis ouvriers, notamment la sécurité sociale, même s’ils n’y ont pas complètement réussi en raison des résistances rencontrées.

Une économie basée sur l’évolution financière

Comme le dit John Major au Financial Times du 24 Février dernier: ” Defense of the low tax economy “. Autrement dit: le bilan des Conservateurs est que l’on paye moins d’impôts sur les sociétés et moins d’impôts sur le revenu. Cela a permis une expansion de la Bourse. Si un résultat est remarquable, en constante amélioration, ce sont bien ceux de la City, la Bourse londonienne, la troisième du monde après New York et Tokyo. Plusieurs explications à ces résultats, notamment la gestion d’énormes capitaux issus des fonds de pension. On se souvient de l’affaire Maxwell en 1991: le magnat de la presse, patron du ” Daily Mirror “, parti avec le pactole des fonds de pension de son entreprise avant de disparaître de façon douteuse. Tous les fonds de pensions ne s’envolent pas de la sorte mais il y a un écart considérable entre l’argent rapporté par le placement de ces fonds et les retraites reversées. Enfin, les fonds sont en principe abondés par des versements obligatoires des salariés mais pas pour les employeurs. Ils sont dispensés de verser leur quote- part lorsque le niveau nécessaire requis pour payer les retraites est atteint. Ainsi, les plus grandes entreprises britanniques ne cotisent plus depuis de nombreuses années. Le développement exponentiel des fonds de pension a commencé dans les années 60, où ils ont atteint des sommets. C’est ce qui explique, pour l’essentiel, le développement fantastique de la Bourse.

D’ailleurs, la Grande-Bretagne a une économie essentiellement basée sur l’évolution financière plutôt que sur la production. Ainsi, hormis la City, ce poumon de Londres et du pays tout entier, les autres richesses seraient vite répertoriées. La City représente, à elle seule, 30% des transactions des marchés des changes de la planète. C’est énorme ! Mais la production du pays vient très loin derrière puisqu’elle s’apparente à celle de la France, avec un PIB légèrement inférieur au nôtre. La spécificité britannique qui favorise le développement du capital financier s’est accrue, à la fin des années 50, de l’arrivée des banques américaines pour échapper à la réglementation jugée excessive aux Etats-Unis. C’est le début du marchés des Euro-Dollars, embryon de la mondialisation financière. Celle-ci étant une des conséquences au niveau du marché boursier londonien d’un énorme marché monétaire et financier transnational. L’abolition, en 1979, du contrôle des changes décidé par Margaret Thatcher a accentué l’évolution. On peut se demander si non de l’économie mais des finances britanniques, est durable tant elle est malsaine, c’est-à-dire acquise à coup de licenciements massifs, de tertiarisation de la production et de flexibilité du travail. Le terrible affrontement entre le gouvernement Thatcher et les mineurs, à l’hiver 1984-1985, est à l’origine de cette situation. La Grande-Bretagne avait alors un retard de productivité important par rapport à la France et à l’Allemagne. Le puissant syndicat des mineurs anglais empêchait par ses revendications l’instauration de la flexibilité du travail. Voilà tout ce qui se jouait dans la meurtrière grève de 1984.

Fragilité et vices cachés d’une société duale

Le résultat est que la société britannique est devenue duale. Une minorité de gens s’enrichissent de façon extraordinaire tandis que les couches moyennes fondent, de plus en plus, en quantité et en niveau de revenu. Une minorité de la classe moyenne parvient à s’intégrer, mais la majorité à tendance à s’appauvrir. Enfin, il y a les laissés pour compte. Une société d’aide à la réinsertion des jeunes, le Depaul trust, note dans une enquête l’extraordinaire faiblesse des salaires des jeunes Anglais. Un apprenti coiffeur de Glasgow perçoit 20 pence de l’heure, c’est-à-dire 2 francs ! Il est fréquent de voir des gens payés deux livres de l’heure soit environ 18 francs. La faiblesse des salaires est donc assez générale, c’est le lot de la masse des salariés britanniques, tandis que parallèlement les profits croissent. Les chiffres officiels du chômage doivent aussi être mesurés à cet appauvrissement général. En 1992, la France et le Royaume Uni connaissaient un taux de chômage voisin qui s’élevait à environ 10%. Cinq ans après, Londres affiche un taux de 6,9% tandis que Paris doit avouer près de 13%. On n’est pas loin de crier au miracle britannique. Il ne s’agit pas de nier les créations d’emplois. Mais le Financial Times relevait déjà en 1993 (2) que les données statistiques étaient douteuses. La baisse importante de la population active n’est pas signalée. Depuis 1992 elle a chuté de 600 000 personnes tandis qu’elle augmentait en France de 400 000. Les statistiques excluent aussi nombre de jeunes, tout comme les gens qui refusent un emploi pour la deuxième fois, etc., ce qui accroît d’autant le nombre de chômeurs réels, beaucoup plus élevé en réalité, le temps partiel qui s’est beaucoup développé dans une dynamique perverse. Ainsi, quand la mono-industrie des mines de Newcastle ou des chantiers navals de Glasgow, en Ecosse, ont disparu, se sont implantées des entreprises d’électronique américaines, japonaises, allemandes et coréennes, imposant leurs conditions d’embauche dans ces régions ravagées par le chômage. Les emplois à plein temps sont remplacés par de plus précaires, souvent dans les services. Tous ne peuvent devenir ” whizz kids ” à la bourse, ces ” enfants-miracles ” qui sont à la City ce que les golden boys sont à Wall Street.

L’ensemble des résultats économiques, salués par le FMI, peuvent donner à penser à une solidité de la situation britannique. C’est le fonds de commerce politique de John Major qui l’utilise pour faire la leçon aux autre pays européens. Mais d’évidence ces résultats sont fragiles. La croissance elle même est en partie liée à la bonne santé de l’économie française et allemande puisque c’est vers l’Europe que le Royaume Uni exporte. Les Japonais l’utilisent comme porte-avion pour tourner la législation des quotas européens d’importation de voitures étrangères. Mais si l’économie des autres pays européens se porte mal, vendre ces voitures fabriquées en Grande-Bretagne devient difficile. Autre élément de fragilité économique, l’industrie britannique est rongée par la masse financière sans rapport avec son industrie et un affaiblissement interne constant. Les usines ” anglaises ” le sont de moins en moins, appartenant de plus en plus à des capitaux étrangers, délocalisant de plus en plus d’activités. Il ne reste plus qu’un capitalisme de réseau, une sorte de toile d’araignée dont seul le corps, la holding, l’argent, reste au pays. Ainsi British Airways a supprimé 10 000 emplois, embauchant, par exemple, des pilotes en Europe de l’Est à moindre coût. Elle prévoit encore 5 000 suppressions d’emplois de bureau en délocalisant sa comptabilité en Inde. Lorsqu’une crise survient, le danger principal de voir le capital saisi disparaît. Là se trouve l’essence du ” modèle britannique “, le point extrême jusqu’où il peut aller.

* Maître de conférences à l’université Paris-III.Il a publié le Royaume désuni.L’économie britannique et les multinationales, Syros, Paris, 1995.

1. Article d’Edward Balls, Financial Times, Londres, 6 septembre 1993.

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