Coucou?! Le dogme ultralibéral est toujours bien là ! Il semblait que la crise financière l’avait écorné. La crise grecque le relance. Retour sur une valse-hésitation…
A u début des années 1980, une réaction se dessine contre les politiques volontaristes de «développement autocentré» déployées dans le Tiers Monde. Pénalisés par le marasme économique international, endettés auprès des banques, de nombreux pays se tournent alors vers le FMI et la Banque mondiale, qui acceptent de colmater la dette, à condition que les pays concernés acceptent des politiques drastiques de réduction des dépenses publiques (dites politiques d’«ajustement structurel»).
Cette méthode est théorisée à la fin de l’année 1989 par un économiste de la Banque mondiale, John Williamson, sous le nom de «consensus de Washington». Celui-ci préconise «dix commandements» concrétisant la doctrine reaganienne du «moins d’État» (lire encadré ci-contre).
Cette politique est appliquée scrupuleusement pendant vingt ans, déstabilisant l’Asie, meurtrissant l’Amérique latine, enfonçant l’Afrique et déchirant la Russie post-soviétique. Les effets en ont été si rudes que des voix se sont élevées, au sein même des institutions internationales, pour dénoncer la rigueur doctrinale du «consensus de Washington». En 2000, Joseph Stiglitz démissionne de son poste de vice-président de la Banque mondiale, puis publie 2002 La Grande Désillusion, et en 2006 son brûlot : Un autre monde. Contre le fanatisme du marché. En 2007, le rapport mondial sur le développement, publié chaque année par la Banque mondiale, reconnaît la nécessité de l’intervention de l’Etat. En 2009, la Banque recommande même à plusieurs Etats de recourir à la politique budgétaire, fut-ce au prix d’un déficit, pour colmater les désastres sociaux et éviter l’explosion.
En fait, la parade était prête. En 1996, l’OCDE publie une étude (extrait ci-contre) de Christian Morrisson, La faisabilité politique de l’ajustement. L’expert constate que les politiques d’ajustement peuvent provoquer des troubles sociaux dans les Etats qui acceptent les fourches caudines du FMI et qui ne sont pas «des régimes militaires comme l’Argentine et le Chili» où «les troubles sont plus rares» (sic !). Le raisonnement est d’un cynisme absolu : on sait que les mesures recommandées ont «des conséquences économiques ou sociales négatives» ; l’objectif est donc, non pas d’éviter ces conséquences mais de «minimiser les risques de troubles». Pour cela, Morrison préconise des mises en œuvre ciblées : «Un gouvernement peut difficilement stabiliser contre la volonté de l’opinion publique dans son ensemble. Il doit se ménager le soutien d’une partie de l’opinion, au besoin en pénalisant davantage certains groupes.»
Alors que le début du siècle semblait avoir porté un coup au «consensus de Washington», la crise financière actuelle est l’occasion de le relancer de façon spectaculaire. La potion imposée à la Grèce ressemble étrangement au propos formulés il y presque quinze ans par les experts de l’OCDE. Comme l’écrit l’économiste Bernard Conte, sur le site du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde, «la Grèce préfigure la tiers-mondialisation de l’Europe».
Ironie du sort : alors que le FMI a pris ces distances avec la doxa ultra-libérale, c’est le FMI, présidé par un ténor de la social-démocratie, qui est chargé de revenir à la pure doctrine du «consensus de Washington».
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