Voilà cinquante ans que Camus est mort. Ses relations avec la gauche de son époque furent violentes. Hostile aux régimes soviétiques, engagé dans un combat contre les totalitarismes, il s’est aliéné une bonne partie de l’intelligentsia marxiste et existentialiste.
Le 4 janvier 1960, Albert Camus trouve la mort dans un accident de voiture alors qu’il regagne Paris en compagnie de son ami, l’éditeur Michel Gallimard, de sa femme Janine et de leur fille Anne. Dans sa sacoche, on retrouvera notamment un manuscrit autobiographique en cours de rédaction : Le Premier Homme . A cette époque, Camus a des difficultés à écrire. Taraudé par la guerre d’Algérie dont il craint une issue chaotique, il est en proie au doute depuis sa marginalisation par l’intelligentsia de gauche qui a fustigé L’Homme révolté avant de mettre à terre le jeune prix Nobel de littérature. Ses détracteurs ne semblent avoir retenu qu’une phrase lancée, au cours d’une conférence de presse, à un jeune Algérien : « J’aime la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice… »
Ce Français d’Algérie, engagé dans la résistance lors de la Seconde Guerre mondiale, était hostile au régime soviétique. Il dénonçait tous les totalitarismes, tout en appelant à « une vraie démocratie populaire et ouvrière ». Pourtant, la fracture avec la gauche marxiste puis existentialiste : sous l’égide notamment de Jean-Paul Sartre : est réelle. Dès juin 1947 La Pravda livre un commentaire de La Peste dans lequel Georg Lukacs, philosophe marxiste et sociologue de la littérature, s’élève contre une « littérature des semeurs de panique qui cherchent à démoraliser, à épouvanter le lecteur, à l’affaiblir et à le transformer en un serviteur terrifié et servile du capitalisme monopoliste ». Volée de bois vert pour Camus qui était entré au PC algérien à la fin de 1934 et avait été à l’origine du « Manifeste des intellectuels d’Algérie en faveur du projet Viollette » (1) qui fera l’objet d’un rejet massif au point de ne pas être discuté au Parlement. Mais, contrairement à ses camarades, il s’élève contre ce projet préconisant l’obtention de la nationalité française pour seulement 20 000 des 6 millions d’indigènes d’Algérie. Camus, qui milite dans la proximité du Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj, proche du PCF, reproche aux communistes français qui sont au gouvernement de cautionner, de fait, la répression dont les Arabes sont alors victimes. Il proteste. Son aventure communiste se termine en 1937 par une exclusion pour « dérives gauchistes ».
LE SENS DE L’HISTOIRE
Pour ses détracteurs dont Pierre Hervé (2) pourrait être le porte-parole, la cause est entendue : « Camus traîne le remords du renégat, remords qu’il n’avoue pas explicitement et qui se transforme en haine. Un communiste heureux est un scandale pour lui. » En 1952, à la parution de L’Homme révolté , L’Humanité estimera que ce livre qui vient de paraître traduit « une navrante indigence de pensée » (3). Ses positions philosophiques, Camus les précise dès 1945 : « L’Existentialisme a deux formes : l’une avec Kierkegaard et Jaspers débouche dans la divinité par la critique de la raison, l’autre, que j’appellerais l’Existentialisme athée, avec Husserl, Heidegger et bientôt Sartre, se termine aussi par une divinisation, mais qui est simplement celle de l’histoire, considérée comme le seul absolu. On ne croit plus en Dieu, mais on croit à l’histoire… » Sartre qui avait, dans un premier temps, publié un chapitre de L’Homme révolté dan Les Temps Modernes , demande à Francis Jeanson d’en faire le compte rendu dans la même revue. Celui-ci écrit : « Vous tenez que la révolution ne peut demeurer valable, c’est-à-dire, révoltée, qu’au prix d’un échec total et quasi immédiat. En somme, vous avez choisi la défaite et vous lui avez donné du ton… Vous baptisez révolte le consentement, et le voici dédouané. » Pour l’auteur de la critique, il est inadmissible que Camus remette en question Hegel et prétende « établir que la doctrine de Marx conduit logiquement au régime stalinien, mais doit finalement se satisfaire de nous révéler, sous des formes plus ou moins subtiles, que Staline a fait du stalinisme » . Camus rétorque qu’avec L’Homme révolté , il a voulu démontrer que « l’anti-histoire pur, au moins dans le monde d’aujourd’hui, est aussi fâcheux que le pur historisme absolu » . Et plus loin : « Je commence à être un peu fatigué de me voir, et de voir surtout de vieux militants qui n’ont jamais rien refusé des luttes de leur temps, recevoir sans trêves leurs leçons d’efficacité de la part de censeurs qui n’ont jamais placé que leur fauteuil dans le sens de l’histoire, je n’insisterai pas sur la sorte de complicité objective que suppose à son tour une attitude semblable. » Sartre réplique à son tour : « Vous ressemblez d’assez loin à Saint Vincent de Paul ou à une «sœur» des pauvres (…) J’ai trop entendu, voyez-vous, de discours paternalistes : souffrez que je me méfie de ce fraternalisme-là. Et la misère ne vous a chargé d’aucune commission. » La fracture est totale…
LE RÉVEIL DES VINDICTES
L’attribution, en octobre 1957, du prix Nobel de littérature à Albert Camus sera l’occasion d’un nouveau réveil des vindictes communes à la gauche comme à la droite. Roger Stéphane s’interroge dans France-Observateur : « On se demande si Camus n’est pas sur son second versant et si, croyant distinguer un jeune écrivain, l’Académie suédoise n’a pas consacré une précoce sclérose. » Son ancien compagnon de Combat , Pascal Pia, n’épargne pas non plus celui qu’il traite de « saint laïque » (4). Quant à Jean-Paul Sartre, il y va de sa formule assassine : « C’est bien fait ! » On sait combien le philosophe existentialiste appelait ce prix de ses vœux… Et le refusera l’année suivante !
La guerre d’indépendance fait rage en Algérie depuis novembre 1954 et l’essentiel des articles de Camus porte sur ce sujet brûlant. A la suite du massacre de mai 1945 à Sétif, qui préfigure la guerre d’indépendance (1954-1962), il écrivait dans Combat : « Ce peuple n’est pas inférieur, sinon par la condition de vie où il se trouve. (…) J’ai lu dans un journal du matin que 80 % des Arabes désiraient devenir des citoyens français. Je résumerai, au contraire, l’état actuel de la politique algérienne en disant qu’ils le désiraient effectivement mais qu’ils ne le désirent plus. » Mais Camus croit à une possible réconciliation entre les communautés et ne cesse d’argumenter en ce sens, prolongeant cette action par un « appel à la trêve civile » sans écho. Son action étant inopérante, il choisit le silence et publie Actuelles III , un recueil regroupant la plupart de ses articles sur l’Algérie de 1939 à 1958. Cet ouvrage ne suscite pas un grand intérêt. Oubliés ses reportages sans concessions, à une époque où la question algérienne ne fait pas partie des préoccupations existentielles des hommes politiques de gauche et des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés. Le général de Gaulle vient de prendre le pouvoir ; la IVe République a vécu ; l’Algérie française également. Camus le sait. Il vit un exil douloureux assumé dans le silence. Un silence perpétué par sa mort absurde.
Le plus vibrant hommage sera celui de Sartre dans France-Observateur : « Nous étions brouillés lui et moi : une brouille ce n’est rien : dût-on ne jamais se revoir : tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela n’empêche pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire : «Qu’en dit-il ? Qu’en dit-il EN CE MOMENT » »
J.L.
1. En 1937, ce plan prévoyait une démocratisation de l’Algérie, fondée sur l’idée d’assimilation.
2. Pierre Hervé dans La Nouvelle Critique , avril 1952.
3. Victor Leduc dans L’Humanité , 26 février 1952.
4. Dans Paris Presse , 18 octobre 1957
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