Côté scène, l’artiste contemporain est la star d’un univers hyper- médiatisé. Côté coulisses, les gens de l’ombre, ceux dont personne ne parle. Sans eux, qui donnent forme à l’abstrait, les œuvres resteraient des idées. Rencontre chez Enzyme Design.
Fondus dans le décor pavillonnaire d’une rue déserte de Montreuil, les locaux de la société Enzyme Design sont comme beaucoup de bonnes adres-ses. Dépourvue d’enseigne lumineuse, la façade nue est si discrète que pour s’y arrêter, il faut vraiment en avoir entendu parler. Une telle discrétion, propre aux métiers de l’ombre, a fini par agacer les trois salariés. Ils nous reçoivent au premier étage, dans leurs bureaux en open space où sont exposées quelques-unes de leurs productions. Au rez-de-chaussée, la partie atelier quelque peu étriquée est cernée de machines à métal et à bois et encombrée de cartons en partance pour Gstaad, en Suisse. Ceux-ci renferment les pièces détachées d’une œuvre d’art contemporain réalisée avec Xavier Veilhan dont les créations, dans la foulée des sculptures monumentales de Jeff Koons, étaient exposées jusqu’en décembre dernier au Château de Versailles. Une aubaine pour cet artiste renommé de la scène française. Représenté par la galerie parisienne Emmanuel Perrotin, il est demandé dans le monde entier, à Miami comme à Shanghai, en Corée comme en Hongrie. De son côté, Enzyme Design aura eu la satisfaction de faire la couverture du magazine Beaux-Arts . Un bon point sur une carte de visite. Mais les retombées restent somme toute très confidentielles. Qui sait que près de la moitié des œuvres montrées dans l’enceinte royale ont été conçues dans une banlieue de tradition ouvrière qui abrite aujourd’hui beaucoup de plasticiens ? « On a fait une grande partie des œuvres de Xavier exposées au Château et pourtant, officiellement, on n’existe pas. On ne demande rien de plus que d’être traités comme dans le cinéma où le chauffeur de l’acteur figure au générique, comme celui qui a balayé le studio quatre fois en tant que stagiaire. Sauf que nous, on est un peu plus que balayeur ou chauffeur, on est carrément les réalisateurs du film » , assure le designer Yves Malka. Pour lui, « l’artiste est un scénariste. Il nous raconte son histoire. Il veut par exemple un carrosse dont il a esquissé un croquis. C’est son storyboard. Je ne vois pas la différence avec la méthode créée à Hollywood dans les années 1950, où le réalisateur était un super-exécutant, sans velléités créatrices au niveau de l’histoire, mais plutôt dans la façon de la représenter. »
UNE COLLABORATION
Au final, ils ont quand même été mentionnés sur le cartel du mobile exposé à l’intérieur du Château, au niveau de l’escalier Gabriel. Mais pour arracher ce privilège, ils ont dû débourser environ 1 800 euros. Le prix d’un espace publicitaire que Versailles, en tant que support de communication, monnaye auprès de marques comme Chanel. Cela leur est resté en travers de la gorge. Car ce mobile, ils y sont pour quelque chose. Ils ont mis la main à la pâte. Même Xavier Veilhan leur reconnaît un rôle important : « On a fait beaucoup de mobiles ensemble. Je souhaitais obtenir un résultat particulier : virtuel, élégant, simple. Je voulais que l’objet soit équilibré. Mais il faut faire entrer les œuvres dans le réel, c’est-à-dire penser aux contraintes de temps, d’argent, aux exigences techniques et aussi artistiques. J’apporte l’impulsion et ensuite on invente. Ce ne sont pas de simples fournisseurs. Il y a un style qu’on développe ensemble, une for-me d’écriture dans les œuvres qui naît d’un échange autour des possibilités. Je ne peux pas réaliser les œuvres tout seul, même s’il n’y en a aucune qu’ils auraient pu générer. »
De fait, la relation qu’ils instaurent avec les artistes contemporains relève d’une collaboration. Ils ne se contentent pas de fabriquer les pièces, les installer puis les démonter, éventuellement de se charger du service après-vente en cas de panne. Ils écoutent, échangent, proposent. Plutôt que d’opter pour des chevaux réalistes, ils ont ainsi suggéré d’appliquer au Carrosse , pour le dynamiser, une technique qu’ils maîtrisent : les facettes en acier pliées et soudées. Ils ne l’ont pas inventée, ils se sont juste inspirés du Cheval , une œuvre antérieure conçue par Veilhan sur ce modèle. « Quand on a une relation aussi étroite avec un artiste, il y a une espèce de pâte dans les projets qui est certes du Xavier, mais aussi un peu d’Enzyme. Tout d’un coup, ça devient une sorte de ligne éditoriale. Pour garder l’exclusivité d’un style, éviter qu’il ne soit délayé chez d’autres artistes, les fabricants sont tenus secrets » , affirme Yves Malka. Mais il peine à se satisfaire de l’adage « Pour vivre heureux, vivons cachés » dont il garde une certaine amertume : « Il a toujours existé des gens qui font des choses pour les autres : Michel-Ange n’a pas peint à lui tout seul le plafond de la chapelle Sixtine ! Mais dans toute activité humaine, la reconnaissance par les pairs est quelque chose de fondamental. » Et peut-être plus encore lorsqu’on évolue à l’ombre d’un univers aussi médiatisé que l’art contemporain.
CONCRÉTISER L’ABSTRAIT
Yves Malka a rencontré Pierre de Poucques sur les bancs de l’école. Dans leurs souvenirs, on les croisait alors plus souvent à l’atelier que dans les étages. La fabrication des œuvres est un domaine qui regroupe des fondeurs, des chaudronniers, des tourneurs fraiseurs, des verriers et autres artisans formés chez les Compagnons. Eux viennent du design industriel. Ils ont commencé par réaliser des montres, des radios, une moto qui leur offrit une petite célébrité, et plein de jouets. Au début, tous deux enseignaient en parallèle. Pierre continue, Yves a arrêté. Directeur de projet à l’Université de Valenciennes, il était spécialisé dans le design de transports, notamment les trains dans lesquels il perdait justement trop de temps. L’art contemporain, ils y sont venus par hasard. Un jour, un prototypiste les présente à un producteur qui leur fait rencontrer Xavier Veilhan. Ils fabriquent une table commandée par Chanel et le premier mobile d’une longue série, destiné au Centre Pompidou. Une relation durable se noue avec Enzyme Design qui consacre aujourd’hui l’essentiel de son activité à l’élaboration d’œuvres d’art. Un métier qui n’a pas vraiment de nom. « Concrétiser l’abstrait » : c’est la définition qu’ils en donnent sur leur site Internet, où l’on trouve les noms de Sophie Calle, Robert Stadler, Davide Balula, Tobias Rehberger, Peter Coffin ou Pierre Huyghe. Pour la première, ils ont conçu des éléments de muséographie, présentoirs ou plaques signalétiques, mais aucune œuvre proprement dite. Et pour cause. L’invitée de la Biennale de Venise 2007 ne crée pas réellement d’objets, mais plutôt des histoires qui la racontent au travers de photographies, de textes, de lectures… Pour Pierre Huyghe, ils ont réalisé plusieurs variantes d’une installation onirique : L’Expédition scintillante . Présentée en divers lieux, au Mexique et en Suisse, chez LVMH et au Centre national des arts plastiques, elle leur a donné du fil à retordre. A l’évocation de cette « grosse boîte blanche avec de la fumée et de la lumière très compliquée à fabriquer » , de cette « usine à gaz, qui comporte deux kilomètres de câbles, entièrement contrôlée par un ordinateur » , ils prennent un air de mômes tout fiers d’avoir construit une si étonnante machine. Au fond, le marché de l’art : avec son aura sérieuse et ses prix exorbitants : les fait gentiment sourire. Une autre pièce, Le Coucou dans sa version miniaturisée, réveille en eux le souvenir amusé d’une joyeuse complicité. « On peut parler du temps, du côté perpétuel du mouvement… Les collectionneurs ou les galeristes ont besoin de concept. En vérité, Le Coucou, c’était un délire de gosses entre nous et Xavier » , raconte Yves Malka. Exit la magie du geste d’un génie.
UNE ENTREPRISE COLLECTIVE
L’art contemporain, c’est un élan créateur, mais aussi des boulons, des vis, des fils électriques, des diodes électroluminescentes, des logiciels informatiques… « Ce qu’on fait, ça sent le cambouis, la sueur, les gars en bleu, ça ne fait pas rêver. Dans l’art contemporain, ça ne se dit pas. On doit rester dans le domaine de l’image, du furtif, du léger. L’artiste, lui, est obligé de composer avec un milieu et des contraintes. » La dimension financière n’est pas des moindres. Pour preuve, le mobile exposé à Versailles : « On a dit : «Pour ce prix-là, tu peux avoir tel nombre de boules, de tel diamètre, avec telle longueur de barres». Je trouve ça normal comme façon de travailler. » En l’occurrence, Xavier Veilhan est sensible à ces remarques et les relaye à sa manière : « On est toujours focalisé sur l’artiste, mais c’est important que les gens sachent que l’art est une entreprise collective, comme le sont les œuvres de Jean Nouvel. Je souhaite mettre en avant ceux avec qui j’ai choisi de travailler, en imaginant des sortes de génériques à mes expositions, car je leur porte du respect et de l’intérêt. Moi-même, je connais la technique. » Un autre artiste, Olivier Leroi, vient de contacter Enzyme Design pour l’aider à réaliser différents projets. Il s’inscrit, quant à lui, résolument du côté de l’image mentale : « Ce qui m’intéresse, c’est la pensée, la poésie, la philosophie. Quand la production est trop présente, je n’aime pas. Le travail doit être un peu bancal, surtout pas trop bien fait, sinon, c’est mort. » Après une formation au métier de forestier et une expérience des chantiers, il s’est envolé vers le merveilleux, les glissements de sens, la fantaisie. A propos de sa collaboration avec un maître verrier installé à Colombes : « Je travaille avec son souffle, l’objet, c’est ma pensée. » La formule lui plaît. Il attendait Yves et Pierre avec ses dessins sous le bras, des idées très abouties à leur soumettre, des questions essentiellement techniques et des attentes en termes d’écoute et d’échange. « Sinon, je suis juste un client. » Son concept de Maison Niche , qu’il définit comme « un objet mental » , n’est pas dénué d’humour : « Une maison dans laquelle on entre debout et dont on sort à quatre pattes. »
LA MAIN ET LE CERVEAU
On dit que les ready-made d’un Duchamp souvent mal compris ont contribué à occulter le travail de fabrication dans l’art contemporain. Mais il faudrait refaire toute l’histoire des relations entre la main et l’esprit. Nietzsche, par exemple, refusait de différencier sur le fond l’activité du génie et celle de l’inventeur en mécanique : « Personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est son avantage, car partout où on peut assister à la formation, on est un peu refroidi » (1). Ainsi démystifiait-il le mythe du génial créateur. Une vision romantique de l’art, tendant à déprécier le travail manuel au profit du dessein intellectuel, qui perdure aujourd’hui. Cette situation s’accommode merveilleusement d’un modèle capitaliste reposant sur une division des tâches qui a quelque chose d’arbitraire : « Souvent, on se présente comme le bras armé de l’artiste qui cogite, tandis que nous, on réalise. Mais ce n’est pas aussi dichotomique que ça , nuance Yves Malka. Une main est reliée à un cerveau, et inversement. Donc il y a aussi un retour d’information de la main. » Reste que le marché de l’art contemporain, soucieux de ne pas faire éclater la bulle, préfère délivrer un message simple. Tout plutôt que de dévoiler les coulisses d’un business qui tend à convertir l’artiste en un entrepreneur. « L’intérêt des galeries, c’est de vendre des pièces, sinon elles ferment. Dès qu’elles n’ont plus rien à vendre, elles demandent à l’artiste une nouvelle œuvre. Or, quand un artiste est dans quatre ou cinq galeries, et qu’il doit produire huit à dix pièces dans les trois mois pour les alimenter, cela devient une relation de client à fournisseur , estime le cofondateur d’Enzyme Design. Cette organisation rend nécessaire la collaboration avec des entreprises de fabrication. » Un secret de polichinelle bien gardé.
M.R.
1. Friedrich Nietzsche, Humain trop humain.
Paru dans Regards n°68, janvier 2010
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