Les jeunes de l’ex-RDA sont « ostalgiques ». Sentimentalisme allemand, mauvaise éducation, scepticisme face à un présent frustrant ? Analyse d’une régression vers le fantasme d’un monde disparu.
Le temps d’une soirée, ils se retrouvent dans la salle des fêtes adjacente à leur ancien lycée, vingt ans après leur bac. Entre-temps, le lycée a fermé. Mais qu’importe, on se raconte ce qu’on est devenu, on se rappelle les meilleures heures de cours, les profs, la musique et ses premières amours. Bien sûr, on parle des absents et on se souvient des aventures vécues en tant que pionniers puis FDJ (Jeunesse libre allemande), les organisations pour la jeunesse de l’Allemagne de l’Est. Un petit groupe se prend à réciter un bout de conte russe. Deux convives singent l’appel du drapeau. On pense aux dures années de l’armée, on parle des études, du travail. Seulement sept d’entre eux habitent encore là. Pas facile de trouver un emploi. Beaucoup sont partis à l’Ouest pour travailler. Certains rentrent le week-end pour la famille. Les histoires se font et se défont. Vingt ans après la chute du Mur, des bacheliers d’ex-RDA se retrouvent. Bac 1989. Fiction d’une éducation sentimentale destructive ?
Les derniers jeunes de RDA connaissent encore leurs classiques : les chemises blanches des pionniers (de 6 à 8 ans) avec le foulard bleu pour les plus jeunes, rouge pour les pionniers Thälmann (de 9 à 13 ans) et, bien sûr, les chemises bleues des FDJ (de 14 à 25 ans). Il y avait aussi la « Jugendweihe », sorte de communion laïque introduisant les jeunes dans la vie en société. Et à l’école, il y avait l’incontournable « UTP », la journée de cours passée dans une entreprise afin de comprendre la production socialiste, ainsi que le « ESP », cours théorique sur la production socialiste. Tout un mode de fonctionnement dont la plupart se souvient comme d’une enfance protégée dont la seule difficulté était peut-être de se procurer le dernier album de Depeche Mode.
L’HOMME SOCIALISTE NOUVEAU
Tout un parcours initiatique était réservé aux jeunes de RDA : accueillis en crèche dès leur plus jeune âge, ils gravissaient ensuite les échelons des différentes structures d’encadrement de la jeunesse : pionniers, puis pionniers Thälmann et enfin FDJ. Ces organisations de jeunesse devaient permettre au parti unique de RDA, le SED, de contrôler école et éducation ainsi que de dispenser une formation militaire de base, le tout dans un climat de camaraderie bon enfant. Des cellules de loisirs gérées par les FDJ étaient par ailleurs développées au sein des établissements scolaires et permettaient aux enfants de pratiquer sport, musique ou artisanat l’après-midi, pendant que les parents travaillaient. Il était de bon ton d’appartenir aux organisations de jeunesse, sans quoi l’accès aux études pouvait être refusé. Toutefois l’efficacité de cet « Etat éducateur » fut relative, comme le souligne Emmanuel Droit, historien à Paris I : « Il existe un écart entre le projet de créer un homme socialiste nouveau, l’utopie éducative est-allemande, et la réalité quotidienne du communisme. » L’Etat entendait par exemple satisfaire les désirs de loisirs de ses jeunes, avec la mise en place de camps de vacances l’été. Mais les adolescents préféraient souvent s’épanouir en dehors de ce cadre préétabli. Ils affichaient une adhésion formelle pour mieux détourner les pratiques proposées et suivre entre autres de près la culture musicale et vestimentaire de l’Ouest. Il reste ainsi difficile de mesurer la réception de l’idéologie communiste chez les jeunes Est-Allemands, de savoir ce qu’ils ont retenu de cet enseignement idéologique et ce que signifient communisme, révolution, socialisme ou encore patrie pour cette dernière génération « made in RDA ». Aujourd’hui, certaines valeurs issues de cette éducation socialiste restent présentes à l’Est de l’Allemagne : solidarité, respect de l’autorité, attachement au collectif. Reste à savoir si l’extrémisme de droite latent des nouveaux länders constitue un produit dérivé de l’éducation autoritaire conduite en RDA.
CHEMINEMENT DIFFICILE
Avec la disparition du système de société dans tous ses apparats en 1989-1990, il est difficile d’avoir connu les dernières années de la RDA, d’avoir reçu une éducation antifasciste et socialiste sous influence politique et de se retrouver aujourd’hui comme un individu citoyen d’une démocratie au mode de fonctionnement libéral. « Je dois sans cesse faire la part des choses entre mes souvenirs d’enfance, où l’Allemagne de l’Est c’était activités pour enfants, chants et bons moments passés en groupe, et les images de la RDA diffusées aujourd’hui, quelque part entre économie sinistrée et manque de libertés , confie Sophia, Berlinoise de 36 ans. Ce n’est pas toujours simple et je comprends que certains soient «ostalgiques». » Césures biographiques et pertes d’identité : toute une population doit aujourd’hui définir la place de l’expérience communiste dans son existence, un cheminement d’autant plus difficile pour la génération tout juste adulte lors de la réunification. De là, l’importance des récits et narrations racontant la RDA : ils participent à la définition du régime dans l’imaginaire collectif.
UNE EXPÉRIENCE MAL CONNUE
Une enquête publiée en 2008 par deux politologues de l’Université libre de Berlin (1) révèle par ailleurs les méconnaissances des 16-17 ans d’aujourd’hui au sujet de la RDA. « Elle est souvent décrite comme un pays où il faisait bon vivre et équitable sur le plan social » , récapitule Klaus Schröder, un des deux auteurs de l’étude. « Beaucoup de jeunes interrogés, notamment à l’Est de l’Allemagne, ont porté un jugement relativement positif sur la Stasi : un sur deux seulement a répondu par la négative à la question de savoir si le ministère pour la Sécurité de l’Etat avait été un service secret comme tous ceux d’une démocratie. » Et de poursuivre : « Moins de deux tiers des jeunes Allemands de l’Est considèrent les prestations du système économique de l’Ouest comme meilleures que celles de la RDA. » Cette appréciation biaisée de la RDA résulterait d’un manque flagrant de connaissances, dont seraient responsables les familles comme les écoles : « Beaucoup de parents et de grands-parents ne racontent aux jeunes que le quotidien prétendument positif de la RDA tout en faisant abstraction des aspects négatifs » , reproche le professeur avant d’expliquer l’ambiguïté de la question de la RDA dans les écoles : « Les enseignants à l’Est de l’Allemagne contournent souvent le chapitre consacré à la RDA pour ne pas être questionnés sur leur propre rôle avant la réunification. Résultat, les jeunes savent peu de chose sur les prisons où l’on pratiquait la torture, les morts tombés le long des frontières ou le climat de dénonciation réciproque qui y régnait. » A cela s’ajoute le scepticisme envers la démocratie et l’économie libérale de marché observé chez les jeunes à l’Est de l’Allemagne, souvent confrontés au déclassement économique et social de leurs parents. Uwe Hillmer, cofondateur du musée de la Stasi de Berlin, regrette la banalisation fréquente voire l’enjolivement a posteriori de la RDA : « Il n’est pas rare d’entendre des propos du genre : c’est vrai que les libertés étaient limitées du temps de la RDA, mais le système social était meilleur. Il faudrait apprendre à juger d’un système en fonction de son respect des droits de l’Homme. Et là, c’est clair : la RDA n’était qu’une dictature ! » Uwe Hillmer revendique une plus grande transmission de connaissances autour de l’Etat est-allemand afin d’aiguiser l’esprit critique des citoyens d’aujourd’hui. « Espérons que ce ne sera qu’une question de génération. »
N.C.
Paru dans Regards 66, décembre 2009
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