Qui a construit ce mur de « protection antifasciste » en béton armé commandé pour durer des siècles ? Retour à Malchin sur les lieux de fabrication du mur de Berlin.
Trois mètres soixante de haut et un mètre vingt de large : des segments de béton aux mensurations du mur de Berlin, Norbert Stöwesand en a dans son exploitation agricole, à Kummerow, au nord-est de l’Allemagne. Ce sont les parois des silos où il laisse fermenter l’herbe pour les trois cents vaches de sa ferme. « La forme en T renversé des segments est idéale pour l’ensilage. Avec la charge de l’herbe sur la longue branche du T, les éléments de béton peuvent difficilement basculer. La petite branche du T côté extérieur apporte aussi un supplément de stabilité » , explique-t-il tandis qu’un de ses fils ensile au volant d’un tracteur. « Le béton vient du combinat de Malchin, à une dizaine de kilomètres d’ici. Beaucoup d’exploitations de la région ont les mêmes silos, quasiment toutes celles qui ont des vaches à nourrir. »
UN PRODUIT DE LA FERME
Le mur de Berlin serait un produit dérivé de l’agriculture. « De qui est venue l’idée d’utiliser les segments de béton de Malchin pour le mur de Berlin, personne ne sait ! » , raconte Gerhard Falk. Aujourd’hui à la retraite, l’ancien du combinat de béton se rappelle le temps où il fallait produire les segments du mur de Berlin commandés par l’armée nationale populaire de la RDA : « Les segments produits pour l’armée étaient un peu différents de ceux pour l’agriculture. On les coiffait par exemple d’un tuyau en forme de U qui empêchait le recours aux grappins pour surmonter le Mur. » Lui-même a travaillé pendant deux ans à la confection des segments de béton en partance pour Berlin. Comme un catalogue, il récite : « 3,60 de haut, 1,20 de large et environ 2,5 tonnes chacun. » Dans les années 1980, Gerhard Falk passe directeur de production : « La production approchait les 6 000 segments par an. La moitié revenait en priorité à l’armée pour le mur antifasciste de Berlin. » Il se souvient de la frustration des agriculteurs dont les commandes étaient reportées : « Nous n’arrivions pas toujours à produire suffisamment de segments car le gravier ou le ciment venaient régulièrement à manquer. » Aujourd’hui, les halles de production sont vides et renvoient l’écho des explications de Wilfried Zimmermann, directeur des lieux jusqu’à leur fermeture en 1994. Tout a disparu, seuls des débris jonchent encore le sol. Il est difficile d’imaginer l’affairement des ouvriers coupant l’acier pour le béton armé ou le fourmillement des femmes mélangeant le sable et le gravier. Même les moules dans lesquels étaient coulés les segments de béton se sont volatilisés.
« Le fonctionnement du combinat relevait de l’économie planifiée, relate l’ancien directeur. Les commandes étaient passées une fois par an et nous avions des dates de livraison à respecter. » Ses pas font résonner les dalles. Devant les halles de production abandonnées à leur sort, des rampes se hissent péniblement au-dessus de rails tout aussi mal en point : « C’est ici qu’étaient chargés les segments immatriculés UL 1241 sur les wagons qui partaient pour Berlin. Un train de vingt-cinq wagons quittait chaque semaine le combinat direction la capitale, à quelque 200 kilomètres plus au sud. Là-bas, ceux de l’armée assemblaient les segments de béton les uns aux autres, pour le mur de Berlin. » Témoin oublié de cette agitation, une pancarte située à hauteur des yeux avertit encore le passant : « Attention, grues en action, ne pas passer au-dessous des charges surélevées. »
FIN DE SÉRIE
La production du combinat de béton de Malchin suivait ainsi son cours, minutieusement orchestrée, produisant des segments de béton en série, tantôt pour les coopératives agricoles du coin et leurs silos, tantôt pour l’armée nationale populaire et son mur de Berlin. En décembre 1988, l’armée commande encore 1500 segments pour le premier semestre 1990, sur ordre du ministère de la Défense de RDA. « Dans les années 1980, les commandes de l’armée assuraient cinq millions de marks par an, c’était un cinquième du chiffre d’affaires annuel du combinat » , explique Gerhard Falk. Selon l’ancien directeur de production, les quelque 350 employés du combinat savaient bien qu’ils produisaient les segments du mur de Berlin : « La destination des segments UL 1241 n’avait rien de secret mais les ouvriers n’en parlaient pas. Ça restait des commandes de segments de béton. Peu importait que ce soit pour l’agriculture ou pour le Mur. » La production des segments de béton en forme de T fut stoppée peu après la chute du mur de Berlin, sans fanfaronnade. Le 22 novembre 1989, la direction du combinat recevait une lettre de l’armée datée du 17 novembre 1989 qui demandait l’annulation de la dernière commande pour cause de « mission politico-militaire modifiée » . Tout simplement. « Le combinat fut privatisé à la réunification » , raconte Wilfried Zimmermann. « Toute l’organisation changeait, il n’y avait plus de commandes de l’armée, les coopératives agricoles se disloquaient et les commandes n’étaient plus planifiées. Très vite, le nombre d’employés est descendu de 350 à 50 personnes » , ajoute celui qui fut alors directeur des lieux. Le combinat devenu SARL changea encore une fois de propriétaire en 1995 avant d’arrêter définitivement la production en 2005. Sur les lieux de production, le silence invite au recueillement, le vide à la recherche d’indices du passé. Ici un tas de formulaires rappelle le système des commandes, là un coin de papier peint laisse entrevoir un article du quotidien de RDA, Neues Deutschland. Les monte-charge de la cantine sont encore là, les prises de courant déchirées. Au sol, des bris de verres. Seuls les ventilateurs mécaniques incorporés dans les murs apportent un peu de mouvement à ce décor figé. Tout comme ces enfants venus jouer dans les bâtiments ouverts aux quatre vents. Ils s’ennuient à Malchin, petite ville de 7 500 habitants. Et non, ils ne savaient pas que le mur de Berlin avait été fabriqué ici.
RELIQUE DE L’HISTOIRE
Pourtant à quelques mètres de là, près de ce qui était le centre de formation des apprentis du combinat, plusieurs segments de béton errent, esseulés. « On reconnaît les éléments originaux du mur de Berlin grâce à leur profil métallique permettant de ficher un chapeau » , explique Wilfried Zimmermann. « Ces segments ne sont jamais partis à Berlin », ajoute l’ancien directeur un rien mélancolique. Aujourd’hui, les reliques de béton semblent se contenter de témoigner discrètement du passé des lieux et coulent leurs vieux jours au fin fond de la région de Mecklembourg dans l’anonymat le plus complet. En périphérie de la modeste ville de Malchin, à 200 kilomètres au nord de Berlin, le décor n’a aucune prétention historique. Et pourtant, c’est bien à cet endroit que furent fabriqués jusqu’en 1989 les segments du fameux mur de Berlin qui, pendant plus de vingt-huit ans, sépara Berlin-Est de Berlin-Ouest, causant la mort d’au moins 136 fuyards. Qualité made in Malchin.
C.N
Paru dans Regards n°66, novembre 2009
Laisser un commentaire