Marcel Rodriguez : « La pensée de Desanti s’incarne »

Regards propose à ses lecteurs un DVD sur le philosophe Jean-Toussaint Desanti qui fut un compagnon de route du Parti communiste. Ce film de 90 minutes dessine le portrait d’un chercheur d’origine corse, en prise avec un large spectre de questions autour de la langue, du sujet, du corps, des mathématiques ou du sentiment amoureux. Entretien avec le réalisateur.

Le film que vous avez réalisé sur Jean-Toussaint Desanti, philosophe, membre du Parti communiste jusqu’à la fin des années 1950, s’inscrit dans un projet plus global. Lequel ?

Marcel Rodriguez. Il s’inscrit dans une série de portraits d’intellectuels et d’artistes qui mettent en relation des histoires de vie et des projets théoriques. C’est d’ailleurs pour travailler cette idée de biographie au cinéma que nous avons monté la société Métis Films. Et pour éviter, si possible, le style des documentaires où une voix off trace la route d’un destin. Je n’aime pas ce côté « dictionnaire des noms propres » qui donne l’impression d’une trajectoire linéaire, comme si les choses étaient écrites d’avance. Au contraire, on essaie de montrer que les histoires de vie ne sont pas rectilignes, qu’elles se font dans les méandres des rencontres, des lectures, des recherches. Nos portraits comportent une dimension psychologique, individuelle, mais aussi collective, évidemment. Ces fils invisibles, nous tentons de les rendre visibles à travers les images traitées comme un récit par Isabelle Singer, qui a réalisé le montage du film. J’ai beaucoup été influencé par l’expression de Jean-Toussaint Desanti qui parle de « corps parlants ». Tous les savoirs ne se trouvent pas dans les livres. J’avais commencé un film sur le psychosociologue Serge Moscovici qui dit au cours d’un entretien, de manière un peu provocante, qu « on apprend plus à écouter les gens qu’à les lire » . Ce qui est important pour moi, c’est de montrer que la pensée s’incarne. Je demande toujours aux personnes que je filme de se rendre sur des lieux qui ont compté dans leur vie : la maison familiale ou des lieux d’études, par exemple. A ce moment-là, la parole est autre. Tout se passe comme si cette parole avait besoin d’un lieu pour exprimer le passé qui lui est associé. Je cherche à bouleverser l’idée de biographie, en mettant en lumière des présences charnelles et en introduisant d’autres générations de chercheurs, élèves ou disciples, pour montrer que les apprentissages passent par une relation spécifique.

Dans le choix des portraits, quelle place donnez-vous au rapport entre pensée et politique ?

M.R. On peut difficilement dissocier l’engagement politique des objets de la recherche. Notre idée était de choisir des chercheurs et des artistes peu ou pas médiatisés, qui ont fortement marqué leur discipline. L’exemple, pour moi, c’était Evry Schatzman, qui est le fondateur de l’astrophysique en France et fut également un des dirigeants du Snesup. Il y en a d’autres, qui ont traversé les années 1950-1960, ce grand moment de bouleversement où l’engagement a son mot à dire, de façon plus ou moins forte, sur les travaux théoriques.

Et de façon plus ou moins complexe, on le voit en particulier chez Jean-Toussaint Desanti. Comment fait-il cohabiter science et croyance ?

M.R. Il explique, dans le film, que le Parti communiste avait bâti une sorte de contre-société dans laquelle tous ses intellectuels pouvaient continuer à mener leurs recherches. De fait, ils ne dissociaient pas vraiment l’être chercheur de l’être social et politique. Toutefois, la croyance pouvait être aveugle, mais elle jouait, selon Desanti, de façon très atténuée dans l’élaboration des projets théoriques. Il n’empêche que l’adhésion au PC avait une incidence sur la pensée. Il a publié en 1948-1949 un article intitulé « Science bourgeoise et science prolétarienne » qui semblait accréditer la thèse de « deux sciences aux énoncés antagonistes » . Ce film est l’occasion pour lui de faire le point sur une interprétation abusive et fausse de son propos.

Qu’en est-il de sa rupture avec le PC ?

M.R. Desanti a mené une longue réflexion qui a conduit à la rédaction d’Un destin philosophique, dans lequel il analyse la notion de « croyance ». Dans le DVD, il explique comment, pour lui, l’adhésion repose sur des sentiments profonds d’injustice, sur le caractère insupportable de la pauvreté. Et cette croyance aveugle peut conduire parfois à supporter, à accepter, les crimes les plus abominables. Mais s’il est très difficile de quitter le PC, c’est parce que les raisons de fond pour lesquelles on y a adhéré subsistent et qu’on a l’impression qu’en le quittant, on abandonne aussi ces raisons. Donc il faut les dissocier pour que l’adhérence soit brisée. Desanti dit qu’alors « on se retrouve nu » . Il a fallu du temps pour rompre. Mais il est resté animé jusqu’au bout par le combat contre l’injustice et la pauvreté. Il le nierait peut-être, mais il y a quelque chose de cet idéal qui l’a conduit à adhérer qui est resté en lui.

La théorie trouve aussi à s’incarner dans son couple, à travers une certaine conception du sentiment amoureux…

M.R. Jean-Toussaint Desanti et sa femme Dominique en ont parlé à Ajaccio. Ils ont évoqué leur mode de relation à l’image du couple Sartre-Beauvoir, chacun ayant la liberté de choisir d’autres relations amoureuses. Une des scènes a été tournée peu de temps avant la mort du philosophe, dans laquelle le couple rappelle le renouvellement explicite : à des périodes régulières : de leur contrat de mariage, qui a duré toute leur vie. « On ne peut aimer quelqu’un de non-libre » , dit Jean-Toussaint dans le film…

Quelles sont les conditions de production et de diffusion d’un film comme celui-ci ?

M.R. Nos expériences ont été difficiles en général. Le champ des savoirs dans lequel nous avancions ne permettait pas d’aplanir ces difficultés. Et même si la télévision répond parfois à ce type de demande, elle reste largement en deçà de ce qu’il serait possible de faire. Soyons juste, il arrive parfois que des chaînes locales ou régionales aident à la réalisation de tels projets. C’est le cas pour France 3 Corse qui a participé à la production d’un 52-minutes sur Desanti. Un exemple, pour terminer, qui frôle la caricature : on écrit beaucoup de projets, c’est la règle, que nous proposons à France 5 en tant que chaîne du savoir et de la connaissance. Leur réponse : il faudrait « des réalisateurs connus » . Nous nous exécutons : pour le psychiatre Bonaffé nous pensons à Daniel Karlin, pour le lettriste Isidore Isou, Jean-Christophe Averty donne son accord, nous-même partons à la recherche d’un des plus grands mathématiciens français, Alexandre Grothendieck. Et un film sur Lucien Sève aurait été réalisé par Robert Guédiguian. Refus sur toute la ligne. Même chose dernièrement pour un portrait de Georges Séguy. Comment faire pour satisfaire des exigences dont les voies paraissent si mystérieuses… Je suis effondré de voir toute une génération d’intellectuels mourir sans laisser d’images derrière elle. On a compris, en tout cas, qu’il fallait trouver d’autres supports de diffusion.

Propos recueillis par Marion Rousset

Paru dans Regards , n°64, septembre 2009

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