L’Institut du monde arabe présente à Paris une exposition sur l’art contemporain palestinien. Entre métaphore poétique et dérision cruelle domine un réel marqué par les camps de réfugiés, l’occupation, les brimades, l’exil.
Est-ce vraiment demander la lune que de vouloir qu’un Etat palestinien voie enfin le jour ? Un peu… A moins que la population n’accepte de s’exiler sur la Lune justement, semble suggérer Larissa Sansour, non sans ironie. Sa vidéo, A Space Exodus , revisite en une vision loufoque, tel un rêve absurde et cauchemardesque, le film de Stanley Kubrick, 2001 : l’Odyssée de l’espace. Une astronaute pose ses babouches immaculées sur un sol cendré, à 300 000 kilomètres de la Terre. Et dans ce paysage en noir et blanc, elle plante un drapeau aux couleurs de la Palestine. Projetée à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, cette œuvre réalisée par une artiste dont la vie se partage entre Bethléem et Copenhague clôture l’exposition « Palestine, la création dans tous ses états » sur une note de fiction. Mais ce qui domine l’ensemble, c’est un réel marqué par des préoccupations politiques constantes autour des camps de réfugiés, de l’occupation, des brimades quotidiennes, de l’exil…
PARCOURS PIÉGÉS
Nombre de films, installations et photographies sont hérissés de murs, miradors, check points et barbelés dans le parcours imaginé par la commissaire Mona Khazindar. Elle a invité toute une jeune génération d’artistes venus de Nazareth, Gaza, Ramallah, Jérusalem ou membre de la diaspora, plus présente cette fois que lors de la première rétrospective sur l’art palestinien organisée à l’IMA douze ans auparavant. « L’actuelle exposition présente (…) plus d’installations aussi , observe-t-elle. Et puis : ce qui n’était pas le cas en 1997 : on peut voir des vidéos. » Avec Chic Point , Sharif Waked imagine un défilé de mode adapté au check points : coupé au-dessus de l’abdomen, orné d’une fermeture éclair, troué au niveau du ventre, ajouré sur le torse, l’habit doit être élégant et pratique… Il tourne en dérision les fouilles au corps pratiquées par les soldats israéliens aux points de contrôle pour vérifier que les hommes palestiniens ne sont pas ceinturés d’explosifs. On retiendra aussi la série de photographies réalisées par Taysir Batniji intitulée Miradors , version palestinienne des bâtiments industriels répertoriés par le couple allemand Bernd et Hilla Becher. L’architecte Sandi Hilal, quant à elle, a choisi de montrer le quotidien des femmes réfugiées. Elle donne la parole à deux d’entre elles qui habitent le camp de Fawwar, en Cisjordanie. Euphémisme de l’une : « La liberté ne marche pas très bien ici. » Frustration de l’autre : « Il n’y a pas d’échappatoire pour nos passions. »
POÉSIE ET TRAGÉDIE
Parfois, l’expérience de la dislocation, un certain état de latence, la projection mentale d’un pays à naître ou bien l’enfance perdue se dessinent de manière plus symbolique et sibylline. C’est le cas dans les peintures de Hani Zurob Standby 60 ), les photomontages de Steve Sabella In exile ), ainsi que dans l’installation de Rana Bishara Hommage to childhood ). Cette dernière a métamorphosé une salle de l’exposition en un espace poétique et tragique surchargé de ballons gonflables renfermant des photographies d’enfants et de mères déplacés dans des camps. Au plafond, des nuages de tulle cerclés de barbelés empêchent ces vies fragiles de prendre leur essor. M.R.
ENTRETIEN : « Nous n’avons aucun endroit où aller sur la Terre »
Hiba Salehidris, étudiante palestinienne, est de passage en France. Elle accompagne un groupe d’enfants venus du camp de réfugiés de Burj el-Shemali, au Sud-Liban, dans le cadre d’un jumelage avec la ville de La Courneuve. Au sortir de l’exposition, elle livre ses impressions.
Est-il possible de voir dans le camp des artistes palestiniens comme ceux qui exposent à Paris ?
Hiba Salehidris. On peut voir des œuvres qui s’en rapprochent, mais elles sont réalisées par des artistes qui travaillent sur des matériaux moins coûteux. Les télévisions à écran plat, par exemple, valent très cher. Dans le camp, il est possible d’exposer des photographies, parfois même une télé, mais petite et de moins bonne qualité. En tant qu’association, nous pouvons faire venir des œuvres d’art d’ailleurs, de Palestine, voire de France.
Quelle trace gardez-vous de cette exposition ?
H.S. En premier lieu, je suis heureuse qu’un tel événement ait pu se dérouler dans une grande capitale comme Paris. C’est important que des pays européens, et en particulier la France, aient conscience que nous avons une culture, une histoire, donc, en quelque sorte, une nationalité palestinienne. C’est une bonne chose également qu’on puisse voir dans l’exposition des photos de massacres, car il me semble que la télévision française ne montre pas ces images. J’ai aussi été marquée par l’installation d’une tente de réfugiés sur laquelle sont brodés les noms des villes et villages palestiniens détruits par les chars israéliens en 1948. C’est la preuve aujourd’hui que des Palestiniens ont vécu dans un pays nommé Palestine. Les noms des lieux ont changé depuis. Parfois très légèrement, comme c’est le cas de mon village, par exemple, qui s’appelait Dayshoum et a maintenant pour nom Dayshoun.
Comment interprétez-vous la parodie du film 2001 : l’Odyssée de l’espace, montrant une astronaute qui plante un drapeau palestinien sur la Lune ?
H.S. Pour moi, cela signifie que nous n’avons aucun endroit où aller sur la Terre. Donc nous cherchons un autre lieu d’accueil, peut-être la Lune. Mais comme on ne trouve là-bas aucune trace de vie, aucune humanité, on en mourrait… Ce film symbolise le non-être des Palestiniens.
Que disent de votre propre réalité les entretiens filmés par l’artiste Sandi Hilal de deux femmes réfugiées ?
H.S. Nous vivons une situation similaire, que nous habitions un camp à l’intérieur ou à l’extérieur de la Palestine. Nous rencontrons toutes des problèmes d’éducation, nous connaissons les coupures d’électricité et nous avons ce même sentiment d’enfermement… Notre lieu de vie s’apparente à une prison. Il nous faut présenter une carte d’identité pour y entrer et parfois pour en sortir. Les voitures sont ouvertes par l’armée libanaise. Il faut une raison pour pénétrer à l’intérieur du camp : une visite, le travail…
L’une de ces femmes dit aimer la vie au camp malgré toutes les difficultés, l’autre rêve d’en partir. De qui vous sentez-vous le plus proche ?
H.S. Des deux à la fois. Je suis très heureuse en France, la vie est différente ici, je suis libre d’aller où je veux, quand je veux, de faire ce que je veux. Mais en même temps, la vie au camp me manque. Les difficultés sont devenues quelque chose de normal pour moi. Et puis là-bas, je suis avec ma famille, mes voisins et avec les Palestiniens.
Quelle impression vous a laissée l’installation de Rana Bishara qui présente des ballons renfermant des photographies d’enfants déplacés ?
H.S. Je ne suis pas rentrée dans cette pièce, je ne voulais pas. Ces images sont déjà dans mon esprit et parfois j’essaie d’oublier. En revanche, j’ai aimé la vidéo qui montre deux jeunes Palestiniens rêvant de changer de nationalité, de devenir des juifs orthodoxes juste pour pouvoir rentrer en Palestine, acheter une terre et y planter l’arbre que des Israéliens ont déraciné autrefois.
Recueilli par Marion Rousset, avec Gülay Erdogan
Paru dans Regards n°64, septembre 2009
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