Les colonies d’abeilles disparaissent, avec des conséquences sans précédent sur la pollinisation des cultures. En cause, l’usage des pesticides et l’agriculture intensive. Face à ce mal sanitaire, les pouvoirs publics jouent le statu quo.
C’est une constante observée depuis une bonne vingtaine d’années. Les abeilles, domestiquées ou sauvages, dépérissent. Tous les apiculteurs voient les colonies se raréfier. Il y a les attaques d’un terrible acarien, le Varroa destructor, qui met le bordel dans le rucher, contre lequel tous les traitements échouent. Il y a les attaques du frelon d’Asie, dangereux prédateur qui ravage les colonies. « Tout cela crée une fragilité sanitaire des essaims, à laquelle il faut ajouter le problème environnemental et notamment l’usage des pesticides » , explique Jean-David Abel, qui fut apiculteur professionnel durant quinze ans dans la Drôme.
INSECTICIDES MEURTRIERS
Des taux de mortalité de 30% à 35% ont ainsi été observés dans les colonies domestiquées. Au point que, dans certains pays, on manque d’abeilles pour assurer la pollinisation dont dépendent directement près de 80% des espèces végétales. Comme le souligne Agir pour l’environnement dans sa nouvelle campagne, «Les abeilles piquées au vif!» (1), s’il fallait donner une valeur monétaire à ce service écologique, il serait estimé à 153milliards d’euros, soit presque 10% de la valeur de la production agricole mondiale destinée à la consommation humaine. Pourtant, les pouvoirs publics ne semblent pas s’alarmer : ils continuent à homologuer produits chimiques et insecticides meurtriers.
Il aura fallu près de dix ans de bataille juridique pour faire retirer du marché des pesticides tels que le Gaucho et le Regent, dont le rôle prépondérant dans la destruction des colonies d’abeilles a finalement été prouvé. Cela n’a pas empêché le ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, l’inventeur du principe de précaution, de réautoriser en décembre 2008 l’utilisation du Cruiser, un autre insecticide de traitement des semences de maïs mortel pour les abeilles. Pour Henri Clément, apiculteur en Lozère et président de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), qui regroupe environ 22 000 apiculteurs, c’est «aberrant» : «Il suffit de voir les conditions d’usage drastiques de ce produit pour comprendre sa dangerosité. Aujourd’hui, l’Allemagne l’a retiré du marché, contrairement à la France. On sacrifie l’apiculture au profit d’une économie aveuglée par le court terme. C’est comme si le combat contre le Gaucho ou le Regent n’avait servi à rien.» Il est très en colère. «Un an après le Grenelle de l’Environnement, les engagements pris semblent déjà enterrés. Alors que la France était plutôt en avance sur le reste de l’Europe à la fin des années 1990, en refusant l’homologation des produits phytosanitaires les plus dangereux, le passage de Michel Barnier au ministère de l’Agriculture aura surtout laissé le souvenir d’une passivité à toutes épreuves.»
RENOUVEAU DU SYNDICALISME
Comme la Confédération paysanne, qui a su expliquer les problèmes de la malbouffe aux Français, les apiculteurs cherchent depuis dix ans à populariser leur métier et faire connaître la situation de leurs ruchers. Campagne de communication sur les dangers des pesticides, rôle primordial de l’abeille dans la chaîne alimentaire, dénonciation de l’agriculture intensive… On est passé d’une vision un peu ringarde, vaguement désuète, de l’apiculteur, à celle d’un professionnel averti et défenseur d’une autre agriculture, plus raisonnée. «Avec l’apiculture, on peut traiter des questions essentielles: quelle agriculture? quelle alimentation? quel environnement? quel lien entre l’homme et la nature? Si on ne s’en s’occupe pas, cela va mal tourner dans les campagnes» , juge Henri Clément. D’ailleurs, les firmes phytosanitaires ont été complètement «plantées» par ce nouveau syndicalisme. «Les combats contre le Gaucho ou le Regent nous ont appris à nous professionnaliser , poursuit Henri Clément. C’est ainsi qu’on a développé une collaboration avec les scientifiques de l’INRA ou du CNRS pour apporter les preuves scientifiques de l’impact des pesticides, travaillé avec les médias et monté des dossiers juridiques» . Et ça a payé. Mais la lutte est loin d’être gagnée, surtout que l’apiculture, professionnelle ou non, est en complète perte de vitesse.
DISPARITION MYSTÉRIEUSE
Récemment l’Afssa, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments, a pourtant conclu que la disparition des abeilles s’expliquait par des facteurs multiples. Et qu’incriminer uniquement les pesticides serait une erreur. Réponse cinglante de l’Unaf: «Au moment où tous les représentants des organismes apicoles européens relatent les effets dévastateurs pour les abeilles des produits phytopharmaceutiques, insecticides, fongicides, herbicides utilisés sur les grandes cultures, le discours de l’Afssa qui dénie une évidence environnementale lui fait perdre tout crédit.» Pour Jean-David Abel, apiculteur professionnel pendant quinze ans, c’est aussi difficile à croire. «Evidemment qu’il y a d’autres causes, comme la monoculture, la baisse des apports polliniques ou la disparition des haies. Mais l’effondrement des colonies est colossal. Aujourd’hui, certaines sont exsangues en moins d’un an, là où avant on pouvait les utiliser une dizaine d’années. A chaque effondrement de mes colonies, je faisais faire des analyses. Il n’a jamais été compliqué de trouver la molécule. Le problème, c’est que la commission d’étude de la toxicité du ministère de l’Agriculture n’est pas une structure indépendante des pouvoirs publics. Elle ne fait pas son boulot.» Les apiculteurs dénoncent également l’insuffisance des essais cliniques avant l’utilisation en plein champ. Et le principe des homologations aux conditions d’usage strictes, mais dont le respect n’incombe réellement à personne. «Leur bon usage n’est pas contrôlé, de même que la destruction des stocks quand les produits sont retirés du marché» , rappelle Jean-David Abel.
RIPOSTER
«On a l’impression que la cause apicole est marginale alors qu’elle est essentielle , tonne Henri Clément. Sans pollinisation, la production chute. C’est déjà le cas en Californie, où il n’y a plus assez d’abeilles pour assurer la pollinisation nécessaire à la production d’amandiers. En Caroline du Sud, la production des concombres a baissé de 50% pour la même raison. Et en Chine, on a repris la pollinisation à la main des arbres fruitiers!» En France, certains secteurs agricoles commencent à prendre la mesure du problème, notamment les arboriculteurs qui craignent pour leur production. Afin de populariser ses combats, l’Unaf a aussi lancé le programme des abeilles sentinelles pour faire mieux connaître à la population urbaine les abeilles. Il s’agit d’installer, en collaboration avec les collectivités, des ruches en ville. Le résultat est très encourageant. Étonnamment, les plus belles récoltes se font aujourd’hui à Paris : car il y a plus de floraisons, de grandes allées d’arbres et pas d’insecticides. «Mais soyons clairs, l’avenir de l’apiculture n’est pas en ville! Il s’agit d’alarmer» , précise Henri Clément.
L’avenir de l’apiculture passera aussi par une évolution des pratiques, estime Jean-David Abel: «Comme l’abeille est un insecte résistant, on lui a fait faire tout et n’importe quoi. Cette apiculture intensive a eu un effet.» On est ainsi passé à une apiculture professionnelle avec de très grosses exploitations et une augmentation des récoltes de miel. La gamme s’est élargie, passant du miel toutes fleurs à des récoltes saisonnières très exigeantes, offrant des sortes spécifiques comme le miel de lavande, de thym ou de châtaignier. Cela joue aussi sur la santé des ruchers. «L’apiculture de demain ne parviendra pas à se développer si les moyens scientifiques ne suivent pas pour lutter contre les acariens, et que les apiculteurs ne réfléchissent pas sur leurs pratiques. Il faut ménager les insectes, même s’ils ont des capacités incroyables!» E.C.
Congrès Apimondia 2009, du 15 au 20 septembre 2009 à Montpellier: http://www.apimondia2009.com
Henri Clément, L’Abeille, sentinelle de l’environnement , éd. Alternatives, 29 euros.
Paru dans Regards n°64, septembre 2009
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