« Affaire de Tarnac », le Coupat tout trouvé

Le pseudo-chef présumé du «comité invisible», suspecté d’avoir saboté des lignes de train, est toujours en prison. Les avocats et les journalistes qui ont consulté le dossier pointent son insuffisance. Un Etat de droit peut-il accepter qu’on maintienne en détention quelqu’un sans preuve matérielle?

Combien de temps encore à moisir derrière les murs de la prison de la Santé? Cela fait maintenant plus de cinq mois que Julien Coupat, soupçonné d’être le chef d’un «comité invisible» rebaptisé «cellule invisible», dort dans une cellule, une vraie. Mis en examen, ainsi que huit autres personnes, pour «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste», il est le seul à ne pas avoir été libéré. A-t-il joué un rôle dans le sabotage de lignes SNCF en novembre 2008, revendiqué par un groupe antinucléaire allemand dès le lendemain? Malgré des mois de filature, des écoutes téléphoniques nombreuses, des courriers et e-mails interceptés, des caméras de surveillance installées autour de la ferme de Tarnac et à son domicile parisien, les preuves matérielles continuent de manquer cruellement.

RIEN DANS LE DOSSIER

Les avocats et les journalistes informés sont formels: l’enquête n’a pas permis d’obtenir des aveux, elle n’a retrouvé ni témoin direct des faits, ni empreintes ADN ou digitales, même lorsque «brosses à dents, rasoirs, sacs de couchage, manteaux, bouteilles, mégots [ont été] examinés au plus près» , comme l’affirme Le Monde , qui a eu accès au dossier d’instruction. Qu’y trouve-t-on? Par exemple, que Julien Coupat et sa compagne Yldune Lévy ont été aperçus dans les environs des voies de chemin de fer en question. «Cet arrêt à proximité d’une voie ferrée, cible potentielle de la mouvance anarcho-autonome, nous conduisait à procéder à des recherches sur cette voie, observe un rapport de la Sous-direction antiterroriste (Sdat) cité dans Libération . Ces recherches n’amenaient la découverte d’aucun engin explosif.» Il y a bien ces horaires de train et cet emballage de lampe frontale laissés dans une poubelle cette nuit-là, et aussi ces deux gilets pare-balles saisis lors d’une perquisition à la ferme de Tarnac, ainsi que ce livre en allemand sur les mouvements autonomes.

Sans oublier une documentation téléchargée sur Internet par Yldune Levy relative à la fabrication de cocktails Molotov. Mais comment expliquer que l’éditeur Eric Hazan ait été entendu en qualité de «témoin» pour avoir publié L’insurrection qui vient, le livre attribué à Julien Coupat, sinon parce que ces éléments ne sont pas suffisamment probants? Et si d’aventure les indices avaient été probants, cela ferait-il de lui un «terroriste»? Juridiquement, l’immobilisation d’un train par destruction de caténaires correspond à un acte de «dégradation d’un bien public» : d’autant qu’elle ne risquait d’entraîner aucun dommage corporel.

COUPABLE DE PROTESTER

Au fond, la seule chose dont on soit sûr, c’est que les «neuf de Tarnac» participent à des contre-rassemblements à l’occasion du G8 ou de sommets européens. Leur pseudo-chef présumé est un militant d’extrême gauche, ancien étudiant à l’EHESS. Il a contribué à la revue Tiqqun, manifesté contre le fichier Edvige, s’est déplacé à Vichy en novembre 2008 pour protester contre la tenue du sommet de Brice Hortefeux sur l’intégration… Bref, il fait partie de ceux qui ne supportent pas le monde capitaliste comme il va. Et qui n’hésitent pas à afficher leurs idées. «S’agit-il de criminaliser le mouvement social» , s’interrogeait Dominique Vallès, l’avocate de deux des prévenus, à l’occasion d’une réunion organisée le 2 avril. Avec ses collègues dont Me Irène Terrel, elle dénonce une «procédure toxique pour les libertés publiques» . Car il en va de cette affaire comme du délit de solidarité qui pénalise l’aide aux sans-papiers: en fin de compte, est présumé coupable tout individu qui ose dire non. M.R.

Hors-série au Regards n°62, mai-juin 2009

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