On a un peu l’impression que tout le monde est devenu suspect. Qu’en pensez-vous? Jean-Pierre Dubois.
La répression a pénétré la sphère des protégés. On a changé de rythme. Nicolas Sarkozy s’en est d’abord pris aux plus fragiles et aux marginaux, puis il y a eu un effet de contagion. En 2002, comme ministre de l’Intérieur, il ciblait des classes dangereuses clairement identifiées: les mendiants, les prostituées, les Rroms, les jeunes des quartiers populaires… On a commencé par taper sur ceux-là, avec des arrêtés anti-mendicité, en refoulant les prostituées dans l’invisible, en chassant les Rroms… Pour les étrangers en général, c’est plus subtil, il s’agit de rendre leur entrée plus difficile et leur séjour plus précaire… Résultat, on compte les morts: les sans-papiers se tuent en essayant d’échapper à la police et les suicides s’accumulent en prison.
On voit aussi que tout ce qui tourne autour de la solidarité est source de répression… J.-P. D. Aujourd’hui, on tape aussi sur les gens solidaires qui deviennent des «délinquants de la solidarité». Ceux qui donnent une couverture à un sans-papiers peuvent se retrouver coupables d’aide au séjour irrégulier. C’est une stratégie d’intimidation qui débouche parfois sur des poursuites. On cible les fonctionnaires, les agents de la fonction publique, avec l’idée qu’ils doivent choisir leur camp. Ceux qui ont simplement le courage de ne pas s’aplatir deviennent suspects. Cette déconstruction des anciennes solidarités est une réponse populiste à la fragmentation de la société. Le pouvoir a longtemps joué sur le sentiment qui consiste à se dire: «Je ne suis pas concerné.» Aujourd’hui, il est dans la logique de l’affrontement, comme le ferait une armée d’occupation. La tolérance zéro, c’est l’intolérance totale.
Notre pays se dirige-t-il vers un régime autoritaire? J.-P.D. Dans Le Léviathan , Hobbes explique que c’est au nom de la protection de la liberté qu’on supprime toutes les libertés. Cette liberté qu’on veut protéger, c’est celle des vaches enfermées dans un pré qu’on laisse brouter en paix. Quant à Thomas Jefferson, il écrit: «Si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l’une ni l’autre.» En somme, celui qui veut échanger sa liberté contre un peu de sécurité perdra les deux. Aujourd’hui, on est dans une logique de régime autoritaire. A mettre les démocraties en contradiction avec leurs principes, on fabrique de la révolte. L’agitation du fantasme terroriste, les dérives policières, la transformation de celui qui proteste en délinquant: telles sont les armes d’une réponse politique autoritaire. Il est absolument temps de réagir. En effet, le droit ne sert à rien s’il n’y a pas de citoyens pour le faire vivre.
Recueilli par Marion Rousset
Hors-série au Regards n°62, mai-juin 2009
Laisser un commentaire