Le point de vue de Michel Feher, philosophe
Si le résultat des européennes a pu apparaître comme un échec de l «antisarkozysme primaire» , c’est peut-être parce que les partis d’opposition qui ont fait du Président de la République leur cible principale s’obstinent à dénoncer son libéralisme. Or, le chef de l’Etat français n’est pas libéral mais néolibéral. D’un point de vue micro-économique, le néolibéralisme désigne un mode de gouvernance entrepreneuriale : grâce à la dérégulation des marchés financiers, les grandes entreprises se préoccupent moins de leur rentabilité pérenne que de l’élévation à court terme de leur valeur actionnariale. La quête du crédit financier prime sur la poursuite du profit commercial. Pour fonctionner à grande échelle, la gouvernance néolibérale n’a pas seulement besoin de dérégulation. Son entretien requiert également des agences de notation chargées d’évaluer les entreprises en fonction de leur proche avenir boursier, des mécanismes de dispersion des risques capables de prolonger la durée des anticipations haussières, des employés mobilisés par l’indexation de leurs rémunérations sur leurs performances financières, et des pouvoirs publics dont l’activisme se manifeste de deux manières. D’une part, en organisant la socialisation des pertes et le renflouement des prêteurs, les gouvernements veillent à assurer la transition entre les bulles spéculatives d’où le capitalisme néolibéral tire l’essentiel de sa richesse. D’autre part, il leur appartient de conjurer le mécontentement des exclus de la distribution des dividendes en facilitant leur accès au crédit. En incitant les gens à éprouver leur liberté dans la souscription d’un emprunt, les gouvernants néolibéraux s’appliquent à offrir de nouvelles liquidités aux marchés financiers mais aussi à coopter les salariés : car une fois endettés, ceux-ci tendront à identifier leur sort à celui de leurs créanciers. Non contents d’entretenir le nouveau régime de gouvernance entrepreneuriale, les promoteurs du néolibéralisme n’ont pas tardé à adopter ses techniques pour leur compte. Tel est bien le sens de la «culture du résultat» dont se réclame Nicolas Sarkozy: l’efficacité gouvernementale qu’il s’agit de mettre en scène suppose à la fois que la résolution des problèmes rencontrés par les Français soit associée à l’obtention de résultats chiffrés aisément atteignables (augmentation du taux d’élucidation des délits, du nombre d’immigrés expulsés…), que la contestation du bien-fondé de cette association soit activement disqualifiée et que l’évolution de la carrière des fonctionnaires dépende de leur aptitude à obtenir les «chiffres» qui leur sont demandés. Défini de la sorte, le néolibéralisme pratiqué par le Président français se révèle d’autant moins vulnérable à l’antilibéralisme qu’il s’accommode aisément d’un «retour de l’Etat» . Des banques nationalisées et des entreprises publiques sont en effet parfaitement capables de mener une politique qui se distingue par le privilège qu’elle accorde à l’anticipation du futur proche. Là réside sans doute le caractère scandaleux du néolibéralisme, qui, en privilégiant les spéculations sur demain, se rend également responsable des drames sociaux d’aujourd’hui et des désastres écologiques d’après-demain. Cependant, cet art du pari haussier à court terme est aussi sa force, en particulier sur le plan électoral. Car à l’inverse, les gauches peuvent bien promettre de la protection maintenant et l’avènement d’un autre monde à terme, elles ne parviennent guère à dessiner un futur proche simultanément enviable et crédible. Pour contester valablement l’hégémonie néolibérale, il leur faudrait donc apprendre à spéculer sur l’avenir immédiat.
Paru dans Regards , n°63, été 2009
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