La réaction de Tristan Poullaouec, sociologue
Deux banderoles qui se côtoient dans un long cortège de manifestants cet hiver à Nantes : «Nous ne sommes pas des statistiques !», affirme un collectif d’enseignants et de parents d’élèves d’une école primaire réclamant la suppression de la «base-élèves» qui rend possible le fichage national des écoliers. «Sauvons la statistique publique !», affichent à quelques pas des agents de l’Insee en lutte contre leur délocalisation et pour leur indépendance face au pouvoir politique. Un même défilé, mais deux conceptions bien différentes de l’utilité des chiffres de l’éducation. Rendez-vous manqué ou profond malentendu ? Comme le notent les auteurs, la suppression de la profession des parents dans la «base-élèves» empêchera aussi des progrès dans la connaissance des inégalités scolaires, en rendant difficile de «vérifier comment le choix des écoles, dans le cadre d’une carte scolaire assouplie, et la réussite scolaire vont varier et évoluer en fonction de l’origine sociale».
Les statisticiens de l’Education nationale sont bien placés pour expliquer comment le ministre et ses communicants font parler les chiffres comme des marionnettes, bloquant ici la publication de telle Note d’information embarrassante sur les médiocres performances des écoliers en lecture, en orthographe et en calcul, abandonnant là un indicateur pour un autre afin de minimiser les effets de la réduction du nombre d’enseignants au collège et au lycée, ou empêchant encore la prévision des effectifs d’écoliers quand la reprise démographique plaide pour le recrutement de nouveaux enseignants… Tous les étudiants en sciences sociales doivent l’apprendre : si les chiffres ne parlent jamais d’eux-mêmes, ils s’inscrivent toujours dans des argumentations.
Outils de gouvernement ou outils de preuve, selon la distinction proposée par Alain Desrosières (1), les statistiques sont des points d’appui à la fois pour connaître et pour convaincre. C’est pourquoi il ne faut pas laisser le monopole des précieuses données quantitatives du ministère à ceux qui le dirigent. La controverse sur les statistiques scolaires a le mérite d’illustrer le «tri sélectif des données» réalisé ici au service des économies budgétaires et de la mise en concurrence. Tous les partisans de la démocratisation scolaire doivent pouvoir en revanche s’approprier et recycler ces mêmes données pour en faire meilleur usage. Elle invite ainsi au débat raisonné entre usagers et producteurs de la quantification publique.
[[1. Alain Desrosières est l’auteur de La politique des grands nombres, Histoire de la raison statistique, éd. La Découverte.
]]Paru dans Regards n°63, été 2009
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