L’architecte Paul Chemetov préside le Conseil scientifique pour la consultation internationale du Grand Pari(s). A l’issue des travaux des dix équipes pluridisciplinaires sous la conduite d’architectes, il livre ses réflexions. Entretien.
Est-ce que, pour débattre de l’avenir de la métropole parisienne, une consultation internationale d’architectes était légitime?
Paul Chemetov. Cette consultation est devenue légitime. Elle est lancée comme un coup politique par le président Nicolas Sarkozy pour prendre à revers la ville de Paris et la région. Il annonce dès son élection: «Je consulte dix équipes internationales.» Entre ce moment et aujourd’hui s’impose la crise tandis que la conscience des enjeux environnementaux devient partagée. Jusque récemment, très peu croyaient au manque d’eau, au réchauffement climatique ou à la crise du capitalisme. On a brutalement changé d’horizon et il est devenu clair pour le plus grand nombre qu’on ne peut plus continuer comme ça; on ne peut plus tout gaspiller, les hommes, les ressources naturelles, l’argent. La consultation est marquée par cette nouvelle temporalité. Tous ont pensé et répondu pour aujourd’hui et pour demain: aussi bien ceux qui ont lancé cette consultation, que le comité de pilotage constitué par l’Etat, la ville de Paris, la région, les collectivités, que le comité scientifique et les équipes.
Les révoltes des banlieues en novembre 2005 étaient aussi un indice de crise… Cela n’était pas présent dans la consultation?
P.Ch. La question des rapports de Paris avec la banlieue était, bien sûr, au cœur du sujet. La consultation se lance sur le Grand Paris: en gros, chacun pensait qu’une fois encore, Paris allait manger la banlieue. Aujourd’hui, tout le monde parle de la question métropolitaine. Ce qui est en débat, ce sont les manières de faire vivre cette métropole, ce n’est plus la question de sa constitution.
Mais votre question parle aussi d’autre chose… Presque personne n’a parlé de l’école et de la place de la formation. Et il est vrai que, malheureusement, un certain nombre d’équipes sont passées à côté de la question des grands ensembles, si importante notamment en région parisienne. Plus globalement, peu d’équipes ont fait de lien entre le spatial et le social. Par contre, toutes disent que la destruction des grands ensembles comme seule politique n’est plus possible.
Et comment imaginez-vous le devenir de la métropole parisienne?
P.Ch. Paris ne peut pas vivre sans la banlieue. Il y a eu pendant la consultation une querelle sémantique. Faut-il construire un polycentrisme ou une multipolarité? Je crois plus juste de parler de multipolarité: il n’y a qu’un centre, c’est Paris. Il a fallu des siècles pour le constituer; une accumulation de richesses matérielles, symboliques et politiques exceptionnelle. En revanche, il faut intensifier les pôles de banlieue. L’objectif pourrait être de réunir, à 30 minutes de transports de chaque lieu d’habitation, l’emploi, les commerces, les équipements, les loisirs… Cela définit des pôles d’aménagement d’un diamètre de 10 à 15km. Ces pôles ne se constitueront pas artificiellement: il faut intensifier ce qui marche déjà ou ce qui émerge: Plaine de France; Seine Amont, Montreuil/Fontenay; Marne-la-Vallée : qui peut devenir plus intéressante qu’aujourd’hui :; Boulogne, etc. Il faut ensuite très bien relier ces pôles entre eux. Que l’on puisse aisément aller de Gennevilliers à Versailles ou à Ivry.
Vous estimez le coût de cette politique à combien de milliards?
P.Ch. Cela fait quarante ans que la puissance publique n’investit plus dans les transports de la région parisienne. Rien de majeur depuis les villes nouvelles et le RER… Sauf peut-être les grands travaux de Mitterrand. Si on n’a pas la certitude d’un investissement de 100 milliards sur dix ans, on ne fera pas les efforts nécessaires. Une partie de ces sommes est déjà engagée, mais il faut rassembler une masse critique, les programmer. Ces 100 milliards pourraient être répartis en un tiers transports, un tiers logements, un tiers équipements et espaces publics. Et c’est un strict minimum pour intensifier ce qui marche déjà et mettre en relation les pôles de la région.
C’est une des raisons de mon désaccord avec le projet d’un métro circulaire souterrain à quelques kilomètres de Paris. Il y a tant à faire. Si on fait ce nouvel anneau on ne fera rien d’autre. Je crois qu’il faut penser de manière différenciée: des portions de métro raccordées à des tronçons de tramway, des liens avec un train/tram, etc. Ce qui importe, en revanche, c’est de relier par des voies TGV toutes les gares TGV existantes en grande banlieue: relier Massy/Marne la Valée/Roissy, avec une nouvelle gare à Orly mettrait en connexion toute la France du TGV et les aéroports, sans repasser par Paris.
Cela ne résout pas la question de Paris, parce que cette ville est le lieu du pouvoir politique, économique et culturel. A qui appartient-elle?
P.Ch. Ce n’est pas les ministères qu’il faut déplacer en banlieue… Il ne s’agit pas de dépecer Paris pour que la banlieue aille mieux. Il faut au contraire que Paris aille mieux et inventer, créer des lieux représentatifs de la métropole dans son entier, répartis sur tout le territoire. L’idée est de démultiplier les lieux où l’on puisse se croiser. Tous se rencontrent aujourd’hui au stade de France à Saint-Denis ! On doit imaginer de nouveaux équipements de rang métropolitain comme une cité de la métropole sur la Seine, un grand parc qui aurait la fonction unificatrice que joue Central Parc à New York, renforcer les pôles d’enseignement supérieur…
Paris doit être à tous. La question fondamentale est de rendre les habitants mobiles et solubles dans l’espace métropolitain. La mobilité n’est pas seulement une question de transport. La mobilité, ça se joue aussi dans la tête de chacun: se sentir légitime partout dans l’espace public. Tentons d’écrire la devise de la République française dans les conditions de la vie contemporaine, c’est-à-dire celle d’une vie en ville: la liberté, c’est la mobilité; l’égalité, c’est la polarité; la fraternité, c’est la mutualité, c’est-à-dire le partage des ressources. L’essentiel de la richesse ne peut être concentré à Paris et dans les Hauts-de-Seine. Il faut partager !
Paris-métropole est une des quelques grandes villes de rang mondial. La consultation devait la comparer aux autres «villes-monde» . Qu’en a-t-il été?
P.Ch. Il s’agit de comprendre, par exemple, comment 19 % des Français produisent 30 % de la valeur ajoutée nationale. La région parisienne produisait un PIB égal à celui de la Russie et du Brésil avant l’envolée des cours du pétrole. Cette productivité est le fruit d’un extraordinaire melting-pot de production, de culture, de loisirs, de patrimoine. C’est sa singularité. Et à l’issue de cette consultation, il me paraît encore plus clair que Paris doit être plus parisienne. Londres, qui a fait le pari de devenir la capitale de la finance, est en train de vaciller tout comme l’Angleterre, qui va moins bien que la France. Une des caractéristiques de la production francilienne est qu’il y reste de la production matérielle. Il faut la maintenir. Délocaliser veut bien dire que le territoire ne compte pas, que les transports ne valent rien. On sait bien que ce raisonnement est fini. Même Juppé dit qu’il ne mangera plus de cerises en hiver. On peut tisser des relations avec le monde par d’autres voies que celles du transport des denrées périssables!
Cette extraordinaire productivité de la métropole est aussi basée sur la fatigue des gens qui subissent des temps de transport de 1heure30 aller et 1heure30 retour. C’est invivable, pas tenable.
Qu’avez-vous personnellement appris, retenu de cette consultation?
P.Ch. Nous avons une matière inégale mais très riche. J’ai été très intéressé par l’évidence de la dissymétrie de la région parisienne. Pas seulement la dissymétrie Est-Ouest, bien identifiée, mais surtout l’hétérogénéité de cette grande ville-métropole. Tout n’est pas continu, tout n’a pas la même densité. Il faut gérer la métropole comme un territoire complexe et non homogène. Cette vision est confortée par les travaux d’une équipe qui met l’accent sur la place de l’agriculture: il reste de l’agriculture vivrière, des zones forestières… Les espaces naturels et agricoles, les fleuves jouent un autre rôle qu’ornemental. La nature est à la fois productive et contemplative. D’ailleurs, l’invention du paysage est le fait d’une bourgeoise qui voulait voir une belle campagne depuis ses fenêtres et qui pour cela a mis en scène les espaces agricoles. Les jardiniers de la métropole sont les agriculteurs. Il faut intégrer dans notre représentation de l’espace métropolitain que nous sommes installés dans les plaines agricoles parmi les plus riches de France et d’Europe. Il faut en tenir compte et construire là où la ville existe, sans continuer l’étalement urbain.
Vous n’avez rien dit des aspects institutionnels, qui sont parmi les plus aigus…
P.Ch. Cela faisait partie du cahier des charges de la consultation, mais il est vrai que les équipes n’ont pas apporté de réponses probantes. Je crois indispensable que la réflexion sur le sujet inclue les villes nouvelles et la zone de Roissy. Faire un projet à grande échelle, celle d’une métropole, ce n’est pas faire des compositions de grande échelle et dessiner des tours. Même Staline n’a fait que sept tours à Moscou! Il importe d’avoir un projet politique avant d’avoir une organisation, une gouvernance, un plan. Par expérience politique, je suis très dubitatif devant l’idée que l’organisation décide de tout. Je sais que cela se termine toujours par de la technocratie et c’est la fin de la politique et de la démocratie. Ce projet est à construire. Les débats que cette consultation suscite y contribuent. Reste à établir les bases d’un accord possible entre l’Etat, la région, les collectivités locales… Et cela me paraît préférable à tout projet ficelé issu d’une consultation, fût-elle portée par un despote éclairé. Disons que je préfère la démocratie, en dépit de tous ses inconvénients.
Entretien réalisé par C.T.
Lire aussi : Grand Pari(s), le territoire et la compétition https://wp.muchomaas.com/article/?id=4052
Paru dans Regards , n°62, mai-juin 2009
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